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Le billet de la semaine
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15/10/2014
Mes réflexions sur la réforme pénale

       J’ai découvert le problème carcéral en 1954 quand mon colonel affecta à mon escadron deux hommes sortant de prison assujettis au service militaire*. Ils se comportèrent bien pendant six mois mais me créèrent ensuite bien des ennuis en récidivant gravement. L’un des deux, que j’avais pris comme chauffeur pour l’avoir à l’œil, déserta au cours de manœuvres le long du rideau de fer, volant les galons, le pistolet et la jeep d’un autre capitaine (et non les miens !) et commettant toute une série de crimes et délits militaires et de droit commun.
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       Sur cette lancée, je visitais encore en Centrale, la semaine dernière, un perpète de mes amis.
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       Dans l’intervalle, j’ai accompagné comme visiteur bien des détenus, dont l’un pendant treize années et je garde encore un contact amical avec lui.
       Tout cela pour expliquer mon intérêt, sinon pour la prison, au moins pour les prisonniers.

       C’est pourquoi cette réforme pénale me préoccupe. Devant sa complexité, j’essaye de tenir à la fois les deux bouts de la chaine.
       Avec Madame Taubira, j’admets que « Oui, la prison est en soi criminogène ! » Mettre en contact , fût-ce en promenade, a fortiori en cellule, un jeune primaire avec de vieux chevaux de retour qui vont lui apprendre les ficelles du métier, c’est inepte et, pourtant, c’est fréquent, faute de places.
       Comme elle, je sais que la détention est faite pour protéger la société et punir la faute mais que, malgré les sommes dépensées pour améliorer le sort matériel des détenus, rien n’est fait d’efficace pour les rééduquer alors que la plupart n’ont pas été éduqués. D’où trop d’échecs de réinsertion.
       Sur un autre plan, je sais, comme elle, que chaque cas est particulier et devrait être jugé comme tel. Or, les lois ne peuvent être que générales. Le Président Mitterrand évoquait d’ailleurs « la force injuste de la loi ». D’où l’importance du rôle du juge d’application des peines (JAP) qui est là pour moduler l’exécution individualisée de celles-ci grâce à des libérations conditionnelles anticipées, des périodes de semi-liberté etc.
       Mais l’administration pénitentiaire est lourde, des erreurs sont fréquentes et, parmi bien d’autres victimes, la merveilleuse Anne-Claire, fille de mon ami S, a été sauvagement assassinée, ces années-ci, dans un RER par un violeur récidiviste qui venait d’être libéré à tort la veille...
J’ajoute qu’une proportion importante de délinquants agit sous l’emprise de la drogue ou de profonds troubles du comportement qu’il faut soigner sous l’angle de la psychiatrie. Certaines peines sont donc assorties d’obligation de soins mais le contrôle de ceux-ci reste théorique.
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       La réforme, très marquée idéologiquement, prévoit de limiter au maximum les emprisonnements et de les remplacer par des peines de substitution. Parmi celles-ci le port du bracelet électronique (mais il tombe souvent en panne et, d’ailleurs, les condamnés le détestent car il les humilie) ou l’obligation de travaux d’intérêt général (mais, pour être efficaces, ceux-ci devraient être exécutoires immédiatement alors qu’en fait ils sont différés pendant des mois, que leur nature n’est pas toujours pédagogique et que leur encadrement est rarement adapté aux besoins.)

       En conséquence, à peine votée – et après bien des amendements - la réforme est décriée par beaucoup de ceux qui sont chargés de l’appliquer. Les policiers crient au laxisme, ajoutant que la justice se défausse sur les forces de l’ordre dorénavant chargées, en plus du reste, de contrôler les délinquants maintenus en liberté. Les magistrats réclament des moyens supplémentaires pour accroitre le nombre des JAP et des agents de probation dont le rôle humain devient très important.
       Et cependant, il y a plus de 65.000 détenus dans nos prisons (dont, il faut le savoir, une grande proportion de personnes issues de l’immigration, en majorité des musulmans qui sont l’objet de fortes pressions de la part des Islamistes.) La prison ressemble donc de plus en plus à une poudrière. Il faut donc la réformer mais la réforme demanderait des moyens humains donc financiers considérables impossibles à dégager actuellement.

       Et cependant, il y a en prison des gens qui pourraient n’y faire qu’un bref passage et être rééduqués ailleurs et autrement. Je pense à deux hommes que j’ai longtemps accompagnés. Sous l’emprise de l’alcool, dans des circonstances différentes, après, pour l’un, son abandon-surprise par sa toute jeune épouse, l’un et l’autre (des jeunes français) s’étaient disputés avec un autre consommateur aviné inconnu et l’avaient tué. Verdicts : dix-huit ans de prison dans les deux cas !
       Or, il s’agissait, j’en atteste, de deux « braves types », des faibles certes qui ont, un moment, perdu le contrôle d’eux-mêmes et qui ont passé leur détention à reconnaitre leur crime et à le pleurer.
       Rien à voir donc avec ces tueurs infra humains dont on entend parler aujourd’hui tous les jours mais dont je n’ai pas personnellement rencontré, moi, beaucoup d’exemples.
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       En conclusion, je ne prétends ici pas avoir, tout seul, la solution à un problème horriblement difficile sur lequel se penchent des dizaines de spécialistes. Je déplore cependant que, parmi bien d’autres, mes deux amis aient été cassés à vie par la prison (l’un d’entre eux est mort d’inadaptation tôt après sa libération anticipée ; l’autre, libéré aussi avant terme, reste marqué par la poisse…)
       Je crois que ceux-là, et d’autres cas semblables, auraient pu être confiés, après quelques mois d’observation en cellule, à un organisme de rééducation aux mains de personnes compétentes, alliant fermeté et humanité et capables de les faire repartir dans la vie.
       C’est dans cet esprit que j’espère la réalisation de la réforme en cours, suggérant un profond changement de mentalité des uns et des autres fondé sur le réalisme, la confiance et l’espérance, mais n’excluant pas de hauts murs pour enfermer à vie les vrais bandits et les terroristes.
Jean Delaunay

PS. Je pense aussi aux victimes. Cas banal, j’ai été moi-même arnaqué, l’hiver dernier, à mon domicile par une bande de faux policiers…
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• Rappel historique
Pendant près d’un siècle, les repris de justice assujettis au service militaire effectuaient celui-ci regroupés (pour ne pas contaminer les autres recrues) dans une unité spécialisée, le Bataillon d’Infanterie légère d’Afrique, les Bat’d’Af’, alias les Joyeux, longtemps stationné à Tataouine, alias Biribi, à la frontière Tunisie-Libye. Leurs conditions de vie y étaient très dures au point qu’un Ministre s’en émeuve en 1953 et exige d’essayer d’autres solutions, ce qui me valut de faire connaissance avec mes deux lascars qui m’ont ouverts à la réalité pénitentiaire.