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Le billet de la semaine
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30/07/2014
1914 - 2014

     En juillet 1945, Jacques Morizet s’est retrouvé avec nous à Coëtquidan, revenant de la guerre et désirant devenir officier de réserve. A l’issue du stage de la Promotion Victoire, il est entré dans la diplomatie où il a fait une magnifique carrière qui l’a amené dans plusieurs capitales comme Ambassadeur de France.
     Il vient d’écrire pour le bulletin de notre promotion, un remarquable article dont je juge utile de faire profiter les amis de « France-Valeurs ».
Jean Delaunay
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« Le 3 août prochain, le Président de la République et son collègue allemand, Monsieur Joachim Gauck, se retrouveront en France pour commémorer le centième anniversaire de la déclaration de la première guerre mondiale. La rencontre devrait avoir lieu à l’Hartmanswillerkopf, le vieil Armand, pointe avancée des Vosges sur la plaine alsacienne où, durant toute cette guerre, français et allemands se livrèrent des combats particulièrement meurtriers (30.000 morts de part et d’autre).
Cette cérémonie illustrera une fois de plus le changement fondamental intervenu dans les relations entre nos deux pays depuis cinquante ans et leur réconciliation scellée par le Traité franco-allemand de 1963.
(…)
     Sans insister sur le détail des événements de juillet 1914, je voudrais revenir sur certains aspects de cette crise qui me paraissaient toujours d’actualité. Elle est en effet la dernière d’une période de quinze ans de paix armée où l’Europe se livra à une redoutable course aux armements et à une suite de tensions de plus en plus violentes. A l’Ouest, en 1904, la visite de Guillaume II à Tanger et ses déclarations provocantes sur la préservation des intérêts allemands au Maroc font monter la tension entre nos deux pays, comme aussi l’arrivée en 1911 d’un navire de guerre allemand devant le port marocain d’Agadir, avec en toile de fond la demande d’une redistribution des zones européennes en Afrique. La guerre ne sera évitée que par la volonté de négocier, avancée de part et d’autre.
     En France, le Président du Conseil Joseph Caillaux recherche le compromis, ce qui lui sera longuement reproché, tandis que les campagnes de presse cherchent chacune à constituer à son profit un pôle panslave dans les Balkans.
    Une légère détente se produit pourtant au premier trimestre de 1914, les services spéciaux serbes - conscient de la fragilité de la situation - ont fait prévenir, semble-t-il, le gouvernement de Vienne d’un risque d’attentat contre François-Ferdinand s’il venait à Sarajevo. L’avertissement n’a pas été entendu, ou n’est pas parvenu à François-Joseph. S’il l’avait été, peut-être aurait-il modifié le cours des choses?
    D’autre part, la crise de juillet 1914 se situe dans un contexte international impensable de nos jours. La diplomatie y est alors régie par des règles héritées du 19e siècle. Dans une Europe constituée presque exclusivement de royaumes, les souverains y jouent un rôle essentiel en politique étrangère et de défense. Ils sont d’ailleurs apparentés par les liens du mariage entre les héritières de la reine Victoria, les Hohenzollern et les Romanov. Ce qui n’empêche pas ces liens de parenté et d’amitié de se transformer à partir de 1900 en sentiments de jalousie, de rivalités politiques et économiques, voire de haine. Qui était coupable : le monarque ou le gouvernement? Et quel rôle ont joué les états- majors, notamment les états-majors austro-hongrois et russe? Le traité de Versailles fit porter la responsabilité principale sur l’Allemagne. Les recherches d’après-guerre sur le rôle de l’Autriche-Hongrie, sur son obstination en faveur d’une opération punitive contre la Serbie, mais aussi sur le rôle du tsar, et sur la concurrence économique effrénée sur les marchés d’Europe centrale et d’ailleurs donnent une image plus nuancée des responsabilités.
(…) En se proposant de faire de l’économie allemande un facteur international prédominant, en cherchant à se tailler un domaine colonial important en Afrique, en affichant le souci de créer une marine égale, sinon supérieure à celles de la Grande-Bretagne, le kaiser provoqua une vive inquiétude en Grande-Bretagne et incita celle-ci à s’engager plus nettement aux côtés de la France et de la Russie. Tandis que la volonté de l’Autriche-Hongrie de lancer une opération punitive contre la Serbie allait pousser la Russie à apporter son soutien à Belgrade.
    Ces divers facteurs pesèrent sur l’évolution de la crise et - au mépris de toute prudence - aboutirent aux déclarations de guerre de l’Allemagne à la Russie et à la France. Les mobilisations générales furent acceptées sans grandes difficultés par les opinions publiques française, allemande et russe, et parfois même avec enthousiasme. L’invasion de la Belgique acheva d’entraîner dans la guerre plus de 25 pays. La participation aux cotés de l’Angleterre de l’Inde, du Canada, de l’Afrique du Sud, de l’Australie et de la Nouvelle Zélande rendirent mondial un conflit qui avait semblé n’être qu’européen. Ce fut encore davantage le cas avec l’entrée en guerre, en 1917, des Etats-Unis, et avec eux de nombreux pays américains, africains, asiatiques et moyen-orientaux.
    Les opérations d’août et septembre 1914 se déroulèrent à l’inverse de ce qui était prévu. L’échec des troupes russes à Tannenberg mis fin à leur course vers Berlin, celui de l’Allemagne lors de la première bataille de la Marne, celui de l’offensive française vers l’Alsace et la Lorraine stabilisèrent le front : la guerre de mouvement fit place, pour quatre ans, à la guerre de position, non moins meurtrière. Le bilan total fut désastreux, car ce fut une guerre totale : 70 millions de mobilisés, 10 millions de morts et de disparus, 21 millions de blessés, un nombre élevé de veuves et d’orphelins, d’innombrables villes et villages détruits, un patrimoine artistique et des économies ravagés, des exécutions nombreuses dans les territoires occupés... En même temps s’est effectuée une évolution technique du conflit, avec le développement de l’aviation, des chars, des armes chimiques. Tandis que la société internationale évolue, avec l’accession des Etats-Unis au rang de grande puissance, l’éclatement de l’empire ottoman, et l’émancipation des pays créés par le traité de Versailles. Tandis que celui-ci, par l’humiliation qu’il inflige à l’Allemagne, développe chez elle un esprit de revanche, dont profitera le nazisme, en même temps qu’il s’en prend à la vague de pacifisme que cette guerre a engendré au sein d’une grande partie de l’opinion européenne et qui suscite une abondante littérature, de Roland Dorgelès à Erich Maria Remarque, et bien d’autres.
    Pour notre pays, l’un des principaux acteurs et l’une des principales victimes de cette guerre, celle-ci fut essentiellement franco-allemande et resta dans nos mémoires comme « la Grande Guerre ».
     Mais un quart de siècle plus tard, elle allait devenir « la première guerre mondiale », puisqu’elle fût suivie d’une autre, encore plus gigantesque. Mais cette première guerre mondiale fut bien le détonateur qui, en quatre ans, modifia la structure du monde. Les horreurs du conflit, le rejet de toute norme juridique, les nombreuses violations des droits de l’homme, les excès de l’occupation, les arrestations et les exécutions arbitraires suscitèrent à la fois le désir d’une plus grande liberté et le soucis de créer un ordre euro mondial nouveau où la sécurité de chacun serait mieux assurée.
    Ce fut un échec, tandis que l’Allemagne nazie tentait d’établir, d’abord par une diplomatie de coups de force puis par la conquête armée, sa conception d’une Europe sous sa domination.
    Après la capitulation de 1945, cette recherche d’un ordre international plus juste, et plus stable aboutit en 1945 à la création des Nations Unies, puis aux accords d’Helsinki sur la sécurité et la coopération en même temps que se créait une nouvelle Europe qui, encore qu’imparfaite, a bénéficié de soixante-dix ans de paix. Il convient de s’en souvenir, au moment où se manifestent tant de déclarations en faveur d’un retour à la case départ, sans d’ailleurs préciser laquelle.
     Commémorons donc les années dramatiques de la seconde guerre mondiale, sans oublier celles de la première, car elles se complètent. Ne perdons pas de vue que la paix est devenue une réalité pour la plus grande partie de l’Europe, surtout après la fin de la longue « guerre froide ». Ne confondons pas retour à la case départ et adaptation des structures, et gardons-nous de tout systématiser. Rien ne servirait de sauter par la fenêtre, si l’on ne sait pas sur quoi l’on tomberait. »
Jacques MORIZET
Ambassadeur de France


Paru dans le bulletin 70 de la Promotion Victoire 1945
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Vieil Armand