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Le billet de la semaine
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23/07/2014
QUELLE DEMOCRATIE ?

     « L'amour prête son nom à une infinité de commerces où il n'a pas plus de part, que le Doge à ce qui se fait à Venise. »
La Rochefoucauld

     La formule du célèbre essayiste pourrait aussi s'appliquer à d'autres concepts, comme « la démocratie » (…) qui peut servir à cacher des intentions bien éloignées de l'idéal athénien. De la même façon, la promesse trop entendue, d'élections libres à la fin d'une guerre civile ou lors du succès d'une opération de rétablissement de l'ordre après une intervention extérieure, couverte ou non par l'ONU, n'offre a priori aucune certitude sur la forme de gouvernement qui va suivre.
    Une opposition victorieuse, parce que mieux organisée ou mieux armée, n'a pas nécessairement vocation à partager le pouvoir avec une population déroutée par le désordre de l'Etat et qui aspire d'abord au retour de l'ordre.
    La meilleure illustration en est sans doute la prise du pouvoir par Hitler en Allemagne. Il a été élu dans des conditions parfaitement légales, ainsi que l'assemblée qui l'a soutenu.

    De même, le printemps arabe débouche majoritairement sur un désordre plus grave que la situation précédente. Il n'est pas sûr par ailleurs que l'Ukraine connaisse une évolution différente dans les prochains mois. Elle vient déjà de perdre la Crimée, pourtant peu marquée par les émeutes de Kiev. Une décision plutôt soudaine, vient de la déclarer indépendante pour le plus grand bienfait de la flotte russe de la Mer Noire. Même en Afrique du Sud, pays qui a connu une période démocratique après la fin de l'apartheid, on note que ,depuis 1994, le même parti détient le pouvoir et que les accusations de corruption y sont de plus en plus bruyantes. Toutefois, le «think tank américain Freedom House» considérait en 2000 que, sur 120 Etats étudiés, 63% étaient des démocraties. (…). En 2013, le même organisme note que leur nombre avait régressé de façon continue.

    Trois phénomènes participent à la perte de confiance dans la démocratie :
1/ La difficulté à investir dans le long terme, au profit des mesures à court terme moins urgentes mais aux effets électoraux plus favorables.
2/ La difficulté à maîtriser les déficits. Les mesures à prendre sont impopulaires et exigent un gouvernement qui, là encore, ne soit pas prisonnier du court terme.
3/ La comparaison entre la crise du monde occidental et les performances remarquables de la Chine dans les mêmes années ; elles ont brisé la confiance dans le système libéral occidental. En effet(…), le parti communiste chinois a les moyens d'être efficace rapidement. Par exemple, il a su en 2 ans étendre la protection d'une pension, certes modeste, à 240 millions de ruraux, beaucoup mieux que ce qu'Obama aux USA et Poutine en Russie.

Du coup, plusieurs pays africains regardent la Chine comme modèle d'autocratie à suivre pour sortir de la pauvreté.
     Certains analystes observent que les Etats-Unis ont mis 30 ans pour doubler leur produit national brut alors que la Chine y est arrivée en 10 ans. (…)
    Cela mérite d’être relativisé à travers la comparaison suivante. En France, le PIB réel en 2012 aurait été de 25.804G$, le PIB réel par habitant de 40.690 $ . En Côte d'Ivoire, le PIB de 23,3G$, soit 1038,7 $ par habitant, ce qui la classe au 29ème rang sur les 48 Etats du continent africain pris en compte par le quotidien le Monde.
    En matière de croissance, la Côte d'Ivoire se situait au 5eme rang des mêmes pays, avec le taux très élevé de 8,1%, ce qui représente un enrichissement théorique de 84 $ par habitant dans l'année.
En France, avec une croissance de 1% seulement, l'enrichissement par habitant aurait été de 407 $.
    En termes de croissance, il est donc plus facile d'obtenir des taux élevés à partir de seuils bas.
    Enfin, nombre de pays entretiennent un simulacre de démocratie alors qu’ils mènent une politique résolument autocratique, par exemple le Venezuela, l'Ukraine, l'Argentine. D'autres évoluent dans ce sens, avec une nette propension à la corruption, ce qui durcit les oppositions : le Bangladesh, la Thaïlande, le Cambodge et, plus récemment, la Turquie, qui évolue de plus en plus vers un régime islamiste intolérant. Les Etats-Unis critiquent sur leur propre sol, les charcutages électoraux et le poids des lobbyistes : selon la revue « the Economist », on en compterait une vingtaine par membre du Congrès. En Europe on montre du doigt le peu de poids du Parlement européen, créé justement pour compenser le déficit de démocratie de la Commission Européenne, trop pilotée par des technocrates.

     Plus inquiétante, la globalisation a conduit à la création ou à l'extension des pouvoirs de certains organismes supranationaux qui ont privé les chefs d'Etat de certains de leurs pouvoirs , tels sont les grands marchés financiers, le Fonds monétaire International (FMI), l'organisation Mondiale du Commerce (OMC), Leur intervention dans certains pays particulièrement touchés par la crise (la Grèce et l'Italie en Europe l'a montré récemment. Enfin, certaines Organisations Non Gouvernementales (ONG), ne simplifient pas toujours le débat politique. Le résultat est une certaine désaffection, générale en Occident, pour les partis politiques.

    Alexis de Tocqueville notait au XIXème siècle que les démocraties avaient l'avantage de pouvoir installer un gouvernement de substitution lorsque le pouvoir en place était incapable de maîtriser une situation grave. C'est un fait mais on voit apparaître de nouvelles distorsions. Le Congrès Chinois compte parmi ses membres, les 50 personnalités les plus riches du pays pour un total de 947 G$, soit 60 fois plus que leurs homologues du Congrès américain. De façon aussi surprenante, la totalité des parlementaires indiens, de moins de 30 ans, sont députés de père en fils dans un pays qui se veut démocratique. C'est une tendance assez commune et pas nécessairement limitée à l'élite politique.
     Il en résulte que dans l'établissement d'un régime démocratique, des précautions doivent être prises pour éviter de telles dérives. Une constitution bien conçue doit préciser et limiter clairement le domaine de responsabilité du gouvernement, par exemple, le respect des droits de l'homme, les libertés individuelles telles que la liberté d'expression, le droit d'association avec des sauvegardes indispensables, dont l'indépendance de la justice et les modalités d'élection et de réélection du chef de l'Etat. L'un des signes les plus répandus d'une dérive autocratique est en effet une modification de la constitution tendant à pérenniser la fonction du Président. La corruption affecte surtout, mais pas seulement, les régimes totalitaires. Il devrait être plus facile de s'en prémunir dans un Etat démocratique où le changement de l'équipe au pouvoir est institutionnel, comme doivent l'être le contrôle de la gestion de l'Etat par des organismes indépendants. Enfin on se souvient de cette réponse d'un député français: « Nous avons raison parce que nous sommes majoritaires ! ».
Ce genre d’attitude peut conduire aussi rapidement un pays à un régime autocratique que les abus ci-dessus. M. Morsi en Egypte et M. Yanukovytch en Ukraine, viennent d'en faire expérience.

     Certaines valeurs fondamentales sont l'héritage de civilisations qui ont mis des siècles à se dégager de la barbarie originelle. Elles ne peuvent pas être ignorées, sous couvert de conceptions intellectuelles sans autre fondement véritable que leur séduisante nouveauté, sans risque de régression ou au minimum de pertes de repères qui sont un bien commun, précieux pour l'unité et l'harmonie des sociétés humaines.
Général (CR) Charles MAINGUY
Président du CERD

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Cercle d’études et de réflexions sur la Défense (CERD)
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