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Le billet de la semaine
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09/07/2014
Réflexions d’un chibani sur le défilé du 14 juillet.

     Une militante écolo avait proposé que, dans le cadre des nécessaires économies budgétaire, le traditionnel défilé militaire du 14 juillet soit supprimé.
     En fait, il aura bien lieu d’autant plus que le Président de la République tient à célébrer à cette occasion le centenaire de la « Grande Guerre» qui a commencé le 2 août 1914.
     Il a même invité des détachements des armées alliées de l’époque à y participer.

     Dans ce contexte, la venue d’un détachement de l’armée algérienne a fait débat. Des anciens combattants d’Algérie s’indignaient à la perspective de voir le drapeau du FLN d’autrefois, officialisé depuis 1962, descendre les Champs Elysées et recevoir les honneurs dus aux emblèmes nationaux. Une pétition a même circulé, demandant que cette invitation soit annulée. -

     Je ne l’ai pas signée. J’estime en effet qu’il s’agirait d’une grave offense à un pays devenu indépendant il y a 42 ans - de par la volonté du Général de Gaulle - et avec lequel les sujets de contentieux sont déjà trop nombreux…

     Je pense surtout que, derrière ce douloureux rappel historique, ce sera une façon pour nous de rendre indirectement hommage, une fois encore en 2014, à ces milliers de tirailleurs et spahis algériens qui se sont bien battus des années sous l’uniforme français. C’était déjà le cas en 1870, puis pendant les 4 années terribles 1914- 18, puis, de nouveau en mai / juin 1940 et, à partir de novembre 1942 jusqu’au 8 mai 1945, en Tunisie, en Italie *, en France et en Allemagne.
     Leurs souffrances ont été grandes, leurs pertes ont été importantes, notamment en Italie, et leur conduite au feu a été partout exemplaire.
     Du coup, (pour économiser le sang français, il faut bien le reconnaitre), nos effectifs militaires engagés en Indochine comportaient une proportion importante de nord-africains réputés bons soldats. Cette situation a perduré en Algérie même, de 1945 à 1961 : la grande majorité des soldats réguliers musulmans et des supplétifs (harkis notamment) nous ont donné toute satisfaction en opérations et nous sont restés fidèles jusqu’au bout.
     C’est dans cet état d’esprit - respect et reconnaissance - que je regarderai donc le défilé du 14 juillet de cette année.

***

     Cela dit, j’aurais en même temps une pensée fraternelle pour les soldats qui défileront et pour leurs chefs - et encore davantage pour ceux qui sont engagés dans des expéditions lointaines que notre Président espérait brèves. Or, elles s’avèrent à la longue incertaines quant au résultat tant la situation au Mali et en Centre Afrique est non seulement confuse mais explosive (comme en Irak).

     Les rivalités ethniques, la misère et la peur qui règne en brousse comme dans les villes, l’instabilité politique, la mauvaise gouvernance, la surpopulation et l’absence d’espoir pour la jeunesse qui favorise l’émigration des meilleurs, tout cela s’ajoute aux actions de terreur menées par nos adversaires. Leurs bandes bien armées et insaisissables composées de bandits haineux et fanatisés sèment la mort de bien des façons. Leurs chefs sont rompus à l’utilisation des moyens modernes de communication et s’en font des armes de guerre psychologique et de propagande, tout en prétendant agir au nom d’Allah.
     Face à de tels adversaires, nos troupes sont engagées là-bas en trop petit nombre et avec des moyens trop peu fiables au milieu de populations divisées, voire opposées. Elles sont supposées coopérer avec des contingents africains mal entrainés, peu motivés et peu combatifs (Tchadiens exceptés) qui leur posent eux-mêmes des problèmes. Des détachements de certains pays européens viennent d’arriver en renfort mais ils découvrent le pays et la situation et ne sont pas aguerris.

     Nous, les anciens, nous avons connu autrefois des situations difficiles - voire dramatiques - mais, quoique ne disposant déjà que de faibles moyens, (en Indochine au moins) nous avions alors une grande liberté d’action (y compris à l’échelon du lieutenant que j’étais) et nous connaissions le pays où nous avions des alliés sûrs.

     Je penserai donc fraternellement à nos jeunes successeurs, ceux de l’armée de terre notamment. Je suis fier d’eux et je leur fait confiance pour ce qui concerne leur comportement. Je penserai aussi à leurs familles laissées seules, comme toujours, à leurs femmes qui ont dû récemment manifester, elles aussi, pour attirer l’attention sur les défaillances du soutien matériel de leurs soldats en OPEX.

     Ceux-ci ont d’ailleurs bien du mérite d’accepter de risquer leur vie au loin alors qu’ils voient les autres services publics français se mettre en grève, eux dont les minces effectifs sont rabotés un peu plus chaque année, eux dont les véhicules de combat ont 40 ans d’âge, eux dont les semelles de chaussures se décollaient pendant l’assaut de l’Adrar des Ifoghas par 40°, eux qui ont débarqué en RCA sans moustiquaires (Ce précieux accessoire anti palu ayant probablement fait l’objet aussi d’économies), eux dont la solde a été irrégulièrement payée pendant des mois, eux qui apprennent que certains de leurs camarades paras en civil viennent de faire l’objet d’agressions dans les rues de Carcassonne par des français musulmans surexcités par le succès de l’équipe algérienne de football …

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     A la veille de 1914, nos grands-parents venaient dans l’enthousiasme patriotique « voir et complimenter l’armée française » en pantalon rouge.
     Un siècle après, moi qui l’ai servie pendant quarante ans et fus un moment son chef, je regarderai un échantillon de ce qui reste de notre armée de terre défiler, tout en pensant à ceux qui contribuent à maintenir et à rétablir la paix dans des zones troublées.

     A leur égard, avec mes camarades survivants des campagnes d’autrefois, j’éprouve fierté, affection et reconnaissance, tout en ressentant une grande souffrance.
     Celle de voir délibérément affaibli et malmené à tous égards cet ex- grand corps qui m’a fait ce que je suis. Je sais qu’il est composé d’hommes et de femmes comme les autres mais je crois cependant qu’il reste un, sinon le conservatoire des vertus qui manquent tant à la société française : discipline, idéal, dévouement, sens de l’autorité conçue comme un service, culte de l’Honneur et de la Patrie.

     Je souhaite que ce 14 juillet soit l’occasion de rendre hommage aux anciens qui se sont tant battus, notamment en 1914/ 1918, y compris ceux que l’on appelait autrefois « les turcos »

     Au-delà de déclarations négatives sur la folie des hommes et l’inutile boucherie que provoqua la grande guerre, je voudrais que cette commémoration porte surtout l’accent sur l’exemple que nos anciens nous laissent à travers le courage dans la durée des poilus dans les tranchées et celui des femmes à l’arrière, l’union sacrée et le sens du devoir qui régnaient alors.

     Je forme des vœux pour que cette Fête Nationale soit aussi l’occasion pour les français de soutenir moralement notre Armée d’aujourd’hui : elle continue à « bien mériter de la Patrie ».

Général d’armée Jean Delaunay (en 2° section)
Président de France-Valeurs
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Rappels
Chibani = ancien, en arabe.
Turcos = ancien nom familier des tirailleurs algériens
OPEX = opérations extérieures
*Le Corps expéditionnaire français (CEF) en Italie 1943/44 comportait 4 divisions dont 3 nord-africaines, plus les Tabors Marocains.
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