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Le billet de la semaine
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28/05/2014
Agir dans l’entreprise

Au départ de cette table ronde animée par Benoît Trémolet, Pierre-Yves Gomez fait un bilan de l'actuel rapport de l'homme au travail.
     En dépit du «tout économique » qui sévit de nos jours, le terme «travailleur» fait penser a des temps révolus, le mot «travail» a disparu de notre vocabulaire au profit de celui d'«emploi». Il y a une structuration de notre société qui a fait disparaître le «travail». Pourquoi ?

L'homme et le travail
     Tout d'abord, l'on a orienté l'épargne des ménages vers le capital des entreprises lesquelles se sont orientées pour servir au marché des «retours». C'est le profit qui détermine la structure du management aimanté par les évaluations de l'entreprise. De ce fait, les manageurs s'éloignent de plus en plus de la réalité du travail des employés.
     Or c'est le travail qui crée de la valeur économique. La technologie étant au service du travail pour lui permettre de décupler son rendement et la finance est au service de la technologie.
Depuis plus de deux décennies, on éloigne de plus en plus ceux qui sont chargés de diriger le travail de ceux qui produisent vraiment. Ceux qui décident in fine ne sont pas ceux qui savent où se trouve la valeur et les décideurs prennent des décisions qui n'ont rien à voir avec le réel.
     A partir des années 2000, la rupture est évidente d'un système qui se gère de façon technocratique en fonction d'une construction planifiée de l'économie. Il faut être conscient que c'est cela la crise ! Et la sortie de crise, c'est le retour au travail, c'est une gestion qui revienne à la réalité du travail pour créer la valeur.
     L'homme est fait pour transformer la création, pour que, par son travail, elle prenne sens, qu'un peu d'argile devienne un vase, pour que le monde ne soit pas à l'identique mais qu'une valeur soit créée par son travail.
     Notre structure économique est devenue une sorte de structure de péché parce qu'elle blesse l'homme dans sa dignité de travailleur.
     Un des éléments de sortie de crise est donc de se réapproprier le terme, le sens et la valeur du travail. Un travail qui fasse l'homme, la femme, qui fabrique de l'humain. L'Histoire a ses ironies : c'est en remettant le travail au cœur de la société que les chrétiens vont révolutionner celle-ci.

L'entreprenariat aujourd'hui
Pour sa part, Charles Beigbeder tire les conséquences de ce bilan au niveau de l'entreprise. (II a fondé 5 entreprises : le courtier en ligne Self-trade, le fournisseur d'électricité Poweo, le producteur agricole AgroGeneration, la société de réservation.)
Après avoir eu un développement économique de 1,1 % pendant quinze siècles, avec le développement massif du XVIIIe, nous avons pu atteindre un taux de croissance de 1,5 % qui a considérablement élevé notre niveau de vie. Création de richesses qui reposent sur la division du travail, meilleure exploitation des ressources naturelles et progrès de la technologie.
     Comment cela se traduit-il au niveau de l'entreprise ? Le dirigeant est là pour développer son entreprise, pour pérenniser les emplois, pour créer du travail s'il en a les moyens car une entreprise c'est comme une bicyclette si l'on arrête de pédaler elle tombe, il faut donc sans arrêt imaginer de nouveaux services pour ses clients. Il faut effectivement mettre en place un management de proximité. Humainement, en conscience comme en prudence, on ne peut pas imaginer manager plus de six personnes. Il faut donc arrêter d'utiliser des structures déshumanisantes. Bien s'entourer et dire à ceux qui vous entourent de bien s'entourer, il faut savoir donner de soi-même et avoir un management de proximité où chacun comprend ce qu'il fait et trouve du sens dans son travail.
     On dit des agriculteurs qu'ils sont les jardiniers de la France, les entrepreneurs sont des jardiniers d'hommes. Ils ont sous leur responsabilité des dizaines ou des milliers de personnes, ils doivent sans cesse se demander si, du haut de la hiérarchie jusqu'au bas, chacun s'épanouit et sait à quoi il sert.

     Le patron doit donc en permanence expliquer la stratégie. Il se doit aussi de donner à chacun le moyen de faire fructifier ses talents et l'envie de se dépasser. Il a donc aussi une fonction d'exemplarité et doit diffuser une culture de l'entreprise et des valeurs qui vont permettre d'éviter des écarts, notamment vis-à-vis des clients.
     On ne peut pas ne pas parler ici des ravages engendrés aujourd'hui en France par le chômage ; 25 % de chômeurs chez les jeunes, 40 % dans les zones sensibles, 60 % chez les garçons! On imagine ce que cela suppose comme délinquance et déchirure du tissu social...
     Il y a des causes à cette situation. Des centaines de milliers de propositions d'emploi ne sont pas pourvues car notre marché du travail est aujourd'hui beaucoup trop rigide ; trop de protection se retourne contre ceux que l'on veut protéger. Il faut insuffler plus de liberté dans notre système pour qu'il soit plus efficace. Un exemple : pourquoi ne pas inclure en annexe du contrat de travail les indemnités de dommages et intérêts en cas de difficultés de l'entreprise ou d'impossible collaboration avec l'employé, ce qui éviterait de passer devant le juge. Assouplissement qui engendrerait des dizaines de milliers d'emplois. Mais cela supposerait que l'on dératifie la convention 158 que la France a signé auprès de l'Organisation Internationale du travail !...

Joseph Thouvenel, vice-président de la CFTC. Les racines du syndicalisme, c'est le compagnonnage. Révolution française, Loi Le Chapelier, délit de coalition, les ouvriers ne peuvent plus faire valoir ensemble leurs intérêts communs. C'est le triomphe de l'ultra-libéralisme : chacun individuellement est apte de contracter. Mais lorsque je cherche du travail pour me nourrir, pour me loger, la liberté du contrat est un peu minime parce qu'il y en a un qui est libre de donner du travail à un, deux, trois, autant qu'il veut et en face, il y en a un qui s'il n'a pas de travail va mourir.
     Cette liberté contractuelle a été le terreau de la grande misère du XIXe siècle où l'on a vu des conditions ouvrières miséreuses avec des gamins dans les mines... La liberté de contracter... il faudra deux siècles pour revenir dessus. Et celui qui a supprimé le délit de coalition, c'est Napoléon III !
     Ces grandes injustices sociales ont été dénoncées par les sociaux chrétiens, ouvriers et patrons, qui ont pris les choses en main. Toutes les grandes conquêtes sociales ont été le fait de ces sociaux chrétiens, à commencer par les allocations familiales.
     Quel est le rôle du syndicat ? C'est d'intervenir lorsqu'il y a des injustices. L'entreprise est un contrat de subordination, et c'est normal, il faut qu'il y ait une hiérarchie qui décide, mais il faut qu'il y ait aussi un contre-pouvoir, c'est l'organisation Syndicale qui permet de faire remonter les problèmes au niveau de la hiérarchie et de retourner au niveau du personnel les problèmes et les difficultés de l'entreprise.
     Nous parlons de travail sans l’avoir défini. C’est une participation au bien commun. C'est un élément de dignité et d'épanouissement personnels. Travailler ne veut pas nécessairement dire toucher un salaire. Les parents qui élèvent leurs enfants travaillent ; les bénévoles qui encadrent des jeunes le dimanche travaillent... Ce qui veut dire pour les organisations syndicales, qu'il faut défendre le respect des différents temps, celui du travail, de la vie familiale, de la vie personnelle, de la vie associative, de la vie spirituelle...
     Le rôle de l'organisation syndicale, c'est la représentation des salariés, c'est la négociation, ce n'est pas nécessairement l'affrontement, c'est aussi la proposition et l'échange d'informations.
     Un exemple concret de la situation actuelle. A Amiens, deux usines appartiennent au même groupe et fabriquent la même chose : des pneus. Dans l'une d'entre elles la CFTC est majoritaire. Dans l'autre, les trotskistes sont à la manœuvre. Dans la première, notre délégué a fait savoir qu'il y avait un problème de rentabilité. Qu'est-ce qu'on fait : soit on augmente la production sans trop augmenter les coûts et dans ce cas-là on peut négocier sur des embauches, soit on va fabriquer ailleurs. Bien sûr nous avons négocié longuement mais avec succès la première proposition. Dans l'autre entreprise, les trotskistes ont exigé que l'on ne touche pas aux droits des travailleurs et... l'entreprise a fermé mettant au chômage des milliers de familles ! Dans les entreprises, si vous ne vous occupez pas du syndicalisme, d'autres s'en occupent à votre place !

Ghislain Lafont, président du Conseil de Surveillance du groupe Bayard
     II y a trois lieux fondamentaux dans la société : la famille où l'on se socialise, l'école où l'on apprend et l'entreprise où l'on passe 40 ans de sa vie... il faudrait que les dirigeants puissent y insuffler plus de dynamisme et plus de confiance. Le rôle du patron, c'est d'enlever la peur aux employés.
     J'ai été DRH d'un groupe de presse, j'ai eu affaire à la CGT et à au syndicat national de l'édition et j'ai vraiment changé parce que c'est là que se passe la vraie vie...
     Si dans l'entreprise , on ne change pas de façon d'être, si on n'arrête pas la lutte des classes, on ne s'en sortira pas. Il est grand temps, dans les instances patronales et syndicales à tous les niveaux de l'entreprise, de prendre la parole pour dire un certain nombre de vérités : il faut arrêter d'avoir peur des syndicats et des grèves. S'ils sont des interlocuteurs sociaux raisonnables, pourquoi ne pourrions-nous pas avoir avec eux un langage de vérité par rapport à l'entreprise et au monde économique international. Nous sommes aujourd'hui dans une situation où chacun reste sur ses positions. Pourquoi on ne parvient-on pas, même vis-à-vis des politiques, à casser un certain nombre de codes comme par exemple sur le contrat de travail. Si nous voulons agir dans les entreprises, créer des emplois, relancer l'économie, cela passe par une remise à plat du code du travail. Nos hommes politiques ont un rapport à l'entreprise qui est complètement décalé, ils devraient venir faire des stages en entreprise. Nous sommes dans un système de lois où tout est verrouillé, dans une situation explosive, qui peut être aussi une chance de tout changer et de casser le système en n'ayant pas peur de dire qu'il faut changer les bases qui nous régulent depuis plus de trente ans.
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Paru dans « Permanences », la revue bimestrielle d’Ichtus
49 rue des Renaudes 75017 Paris

La revue Permanences

Pierre-Yves Gomez