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Le billet de la semaine
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16/04/2014
MALHEUR ET IDENTITÉ


par Jacques de Guillebon

      Depuis que ce genre d'enquête existe, à la question : «Vous sentez-vous heureux ?», les Français répondent systématiquement non, ou très peu et personne n'arrive à trouver une explication. Nous serions ainsi, à niveau de vie égal, les plus malheureux du monde. Alors que les autres Européens, occidentaux, voire même habitants de pays en développement, se satisfont globalement de la situation qui leur est faite, nous autres Français n'y trouvons pas notre compte.
      Bien entendu, en première analyse, on peut mettre ceci sur le compte de l'instinct râleur des gaulois. Remarquablement réputé dans le monde il fait notamment de nous les touristes les plus haïs de la planète, avec les Russes. Et encore, quoique l'éclat gigantesque des monuments que l'histoire nous a laissés fasse de nous la première destination touristique du monde, nous serions les hôtes les moins accueillants qu'ait connus l'univers. C'est au moins ce qui se dit.
      Mais une fois que l'on a établi ce constat, on n'a toujours rien dit. Car pourquoi râlerions-nous ? Serait-ce dans nos gènes ? Encore faudrait-il que nous ayons des gènes communs, ce qui ne semble pas crédible puisque nous-sommes-tous-des-enfants-d'immigrés.
      En parlant d'enfants d'immigrés, leur propre «sentiment de bonheur» peut éclairer notre lanterne. On constate en effet dans les sondages que les immigrés sont plutôt joyeux à leur arrivée mais qu’au bout de deux générations, leur morosité rejoint la nôtre. En quoi cela nous avance-t-il ?
      En ceci qu'il faut considérer la destinée de la France sur la longue période pour ressentir notre sentiment de malheur. Celui-ci n'est pas intéressant en soi, mais il révèle autre chose. Si l'immigré se sent plus heureux, c'est qu'il arrive avec sa culture propre, qu'il délocalise mais qui le suit. Et son petit-fils, arraché à cette culture d'origine, se trouve jeté dans le bain commun Français. Or, qu'est-ce que le Français aujourd'hui ? Un nostalgique de la grandeur doublé d'un déraciné. Entendons-nous : les trois ou quatre derniers siècles, merveilleux pour la France d'un point de vue historique et artistique, qui auront accouché du Roi-Soleil, de Bonaparte, de la colonisation de la moitié de la terre, de mille et un savants, d'innombrables écrivains, artistes, poètes et guerriers d'exception, auront néanmoins reposé sur cette contrepartie violente qu'est l'arrachement à des racines immédiates, locales. En conséquence, la marché qui avait été tacitement passé par tous les Français entre eux était le suivant : nous sommes prêts à abandonner - bon, mal gré - nos coutumes provinciales de bouseux pour que la France devienne la première nation au monde et assume une mission civilisatrice par définition universelle.

      Mais le deuxième terme de ce marché a historiquement échoué, qu'il ait été trahi, ou qu'il ait été impossible à tenir par principe. C'est l'illusion de Rome, hystérisée par l'efficacité moderne. Il est frappant de constater que, lorsque l'Empire s'est écroulé, l'identité de citoyen romain a très vite disparu. Restaient bien entendu les structures administratives, les titres, l'aura impériale qui marqueront durablement les barbares et participeront à leur forger des patries nouvelles.
      Cependant, tout le monde n'est bientôt plus que Franc, Wisigoth, Hérule ou Jute. C'est que l'Empire et sa citoyenneté valaient tant qu'il assumait sa vocation universelle, que l'on était comme chez soi du Mur d'Hadrien à Jérusalem et de Carthage à la Dacie. Mais que cette construction politique se révèle une illusion et aussitôt chacun de retourner à ses petites affaires locales, provinciales en fait. En l'occurrence, la terre ne mentait pas.

      C'est peut-être ici qu'il faut trouver la source du malheur français, en comparant en détail l'état des «marches» que sont encore le Pays basque, l'Alsace, la Corse ou la Bretagne avec la France intérieure : ce sont des régions qui résistent remarquablement bien aux bouleversements de l'époque (quoique la Corse soit encore un cas particulier dans le cas particulier), économiquement et socialement. Il est évident que c'est l'identité locale qui y est plus forte, plus intense, et encore héritée naturellement. Le Français moyen, sauf s'il a reçu quelque éducation particulière qui l’immunise est jeté dans un vaste terrain vague, l'étendue France, où il ne trouve plus ni coutume, ni habitude propre pour se rassurer ou exister comme une vraie personne. Il sera habillé comme à Los Angeles ou à Sydney, il mangera comme à Kansas City, etc. La France, pour lui, c'est la Sécurité sociale - et encore, ce qu'il en reste…
      Sans tout expliquer, il est certain que ce déracinement, aujourd'hui non compensé, participe du malheur de ces Français-ci. Il est encore temps de les rassurer, de les soigner, de leur rendre leur dignité. •
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Paru dans Permanences 512/513
ICHTUS
La revue Permanences