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Le billet de la semaine
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26/02/2014
Ceux de 14 : la France en héritage

          On ne peut pas célébrer la Grande Guerre et se résigner au déclin de l’Esprit de défense
Par le commandant Guillaume Allaire (1)

     Le 7 novembre 2013, au palais de l'Elysée, devant une France traversée par des fractures et divisions de tous ordres, le président de la République ouvre officiellement le centenaire de la Première Guerre mondiale. Le souvenir de la Grande Guerre habite encore chaque famille de France. Chaque foyer fut meurtri par ce conflit d'une brutalité inédite qui aura mobilisé toute une nation.
      Mais au-delà de la compassion et des gerbes de fleurs, au-delà des débats d'experts et des polémiques anachroniques, au-delà du phénomène d'édition et commercial déjà amorcé, cette période de commémorations constitue une occasion de rassembler les Français autour d'un souvenir tragique mais fondateur. Celui d'une France unie et sauvée par l'esprit de devoir et de sacrifice de ses enfants. Tel est l'héritage de nos anciens : que saurons-nous en faire ?
     1914-1918, la guerre des guerres : 8 millions de Français mobilisés, 1000 morts et 3 000 blessés par jour. Victorieuse mais exsangue, la France ne se remettra jamais totalement de cet affrontement. « Ce que nous avons fait, c'est plus qu'on ne pouvait demander à des hommes, et nous l'avons fait», écrit Maurice Genevoix dans Ceux de 14. Comment ont-ils tenu dans l'enfer des tranchées ? La question reste un mystère. Pourquoi sont-ils allés jusqu'au bout ? Chercher la réponse à cette question, c'est très certainement révéler une part du secret de leur courage autant que les leçons que nous pouvons en tirer.
     Or, que nous apprend l'histoire ? Que ces Français se sont battus jusqu'au bout au nom d'une fraternité forgée dans la sueur et le sang. Que ce combat fut aussi celui de la défense de la mère patrie, France rurale et enracinée, parabole nationale du champ familial. Que l'esprit de revanche face à un ennemi clairement identifié a maintenu jusqu'au bout leur combativité. Le front comme l'arrière ne luttaient que vers un seul objectif : la victoire.
     Ils furent des héros, n'en faisons pas des victimes !

     2014 : où en sommes-nous ? Soixante-dix années de paix sur le territoire ainsi que d'importantes mutations culturelles ont profondément amoindri l'esprit de défense. Cette tendance s'accompagne d'une disparition progressive du militaire de l'espace public : en 2019, au terme de la prochaine loi de programmation militaire, les effectifs des armées représenteront 0,3 % de la population française. Du jamais-vu. Dommage collatéral d'un pacifisme imprudent, le sentiment patriotique comme la cohésion nationale sont également tiraillés entre le poids des particularismes locaux et culturels d'une part, la mondialisation et l'intégration européenne d'autre part. Dans une société hédoniste où prévalent les intérêts partisans, cet amour du "vieux pays", cher au général de Gaulle, est déçu par avance. Seul demeure l'État, Léviathan administratif peu susceptible de fédérer les énergies, alors même que le pays traverse des difficultés face auxquelles il faudrait unir les efforts.
      Et pourtant, des témoignages éloquents de bravoure et d'abnégation nous parviennent chaque jour de nos soldats en opérations. Ces mêmes jeunes, qui, pour la plupart, n'avaient pas de véritable sens à donner à leur vie hier encore, sont aujourd'hui capables de la donner pour protéger leur camarade ou leur chef, remplir la mission, servir leur pays. Dans la tourmente, les plus humbles deviennent les plus grands. Dignes héritiers des poilus de 1914, ils nous montrent que la solidarité dans l'épreuve permet les plus grands dévouements.
      Ils sont des héros, n'en faisons pas des victimes!
Fraternité dans l'effort, sens de l'honneur et du devoir accompli, amour du pays, défense de la liberté : les forces armées seraient-elles la dernière institution qui puisse transmettre les éléments constitutifs d'une vraie solidarité nationale ? « L'armée française, c'est l'expression la plus achevée de la continuité de la nation française dans l'Histoire», déclarait Nicolas Sarkozy, en 2011. Cette continuité ne lui appartient pas exclusivement : l'école, réconciliée avec l'histoire de France, devrait transmettre ce sentiment d'appartenance à un pays comme elle l'a longtemps fait par le passé ; le monde associatif, au sein duquel coexistent tant de bonnes volontés pouvant s'unir pour faire grandir cette flamme ; les élites enfin, dans la mesure où elles portent la responsabilité de donner du sens à l'action collective pour le service du plus grand bien commun.

22 janvier 2014 : baptême de la 21e promotion de l'École de guerre. Un siècle a passé et les 300 stagiaires français et internationaux - adversaires hier, alliés aujourd'hui, pour certains -se souviennent. Plus que quiconque, ces décideurs de demain savent le tragique de la guerre mais aussi les exigences de la paix. Ex-Yougoslavie, Afrique, Proche-Orient, Afghanistan... Chacun a tiré de son expérience opérationnelle cette leçon essentielle que, sans une juste force pour la défendre, la liberté serait condamnée.
     Tous savent la grandeur du sacrifice de leurs devanciers de la Grande Guerre. Ils veulent leur rendre hommage et faire vivre cet esprit d'unité, de devoir et d'abnégation.
     Nous serons "Ceux de 14". *
***

(1)Ancien des opérations extérieures menées en Ex Yougoslavie, au Tchad et en Afghanistan, le Commandant Allaire appartient à la 21° promotion de l’Ecole de guerre qui a choisi comme nom de promotion : « ceux de 14 ».

Paru dans Valeurs Actuelles du 13 février 2014