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Le billet de la semaine
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12/02/2014
UNE ARMEE SANS DEFENSE AUJOURD’HUI, POUR UNE DEFENSE SANS ARMEE DEMAIN ?

      Avec France-Valeurs, je m’intéresse surtout aux questions sociétales donc à la vie des hommes d’aujourd’hui et de demain. A cet égard, j’ai consacré un chapitre important de mon dernier livre à la crise actuelle grandissante de notre société et à l’exploitation idéologique qui en est faite par ceux qui veulent changer la civilisation.
Je crois cependant que la défense nationale constitue un autre élément fondamental de notre survie. Je rappelle qu’il y a trente ans c’est sur ses lacunes que je suis entré en conflit avec le gouvernement et que, pour les dénoncer, j’ai donné ma démission de chef d’état-major de l’armée de terre. Aujourd’hui, la situation de nos armées est encore plus critique et les responsables en place n’ont pas toujours la liberté de parole nécessaire pour en avertir l’opinion. Un groupe d’officiers généraux en retraite ayant occupé de hautes responsabilités, le G 2 S, s’est assigné cette mission en toute loyauté et en tout désintéressement mais en toute compétence.
Je juge donc utile de diffuser l’éditorial de son récent dossier, étant entendu que la totalité de celui-ci est disponible sur demande.
Je ne fais pas partie de ce groupe mais je partage entièrement l’analyse du Général Faugères.
Général d’armée Jean Delaunay (en 2° section)

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UNE ARMEE SANS DEFENSE AUJOURD’HUI, POUR UNE DEFENSE SANS ARMEE DEMAIN ?

Les armées ont atteint un niveau inquiétant de lassitude dont l’origine se révèle multiple. Dubitatives sur le bien-fondé des réformes ininterrompues qu’elles vivent et qui les malmènent, sans autre but que de réduire la dépense publique, elles doivent faire face à bien d’autres facteurs inquiétants. Vieillissement des équipements dont le renouvellement s’éloigne au fil de lois de programmationmilitaire qui ne sont pas respectées. Résignation dans la vie quotidienne devant des restructurations qui leur compliquent la vie en proportion de ressources de plus en plus comptées. Amertume face aux campagnes de dénigrement émanant de la puissance publique elle-même *et trouvant leur application, entre autres domaines, dans la nouvelle gouvernance du ministère. Perte de motivation face à la précipitation des réformes qui conduit aux aberrations de « bases de défense » anonymes et d’une administration dépassée (cf. le logiciel de solde immature). Perte de motivation également face aux restrictions de moyens financiers et matériels qui touchent l’entraînement et le fonctionnement quotidien. Enfin, interrogation devant des conditions de vie qui se dégradent avec un pouvoir d’achat des familles toujours à la traîne de celui du reste de la fonction publique civile**…
Il est temps d’informer notre pays sur les exigences de sa défense. Il est temps de redonner du sens à la finalité des armées. Il est temps de redonner du sens à l’engagement du soldat.
Ce sens, il appartient à ceux qui, en charge du destin de la Nation, doivent le penser et le promouvoir.

A force de considérer les questions militaires sous le seul angle du court terme, technique et budgétaire3, nos concitoyens et les élites qui les gouvernent, ont perdu de vue la raison d’être de l’institution militaire, sa finalité et son lien consubstantiel avec la Nation. Il s’agit donc de réfléchir au sens et à la nature de l’action militaire avec, en particulier, l’adjuvant puissant des aides que procure la haute technologie. Laquelle ne doit cependant pas devenir une fin en soi au détriment de la place de l’homme dans les actions de guerre comme dans la gestion des crises. Il s’agit aussi de conduire une prospective véritable et sans déni de réalité sur les menaces, extérieures ou intérieures, qui pèsent sur nos sociétés post-industrielles ou post-modernes.
En un mot, il s’agit de dire quoi défendre, pourquoi le défendre et avec qui !
En l’absence de réponses à ces questions essentielles, et alors que la professionnalisation des armées a été fort bien conduite, car les chefs militaires, à leur juste place, ont pu en maîtriser les objectifs comme le déroulement, nous assistons à une nouvelle entreprise de reconfiguration de l’organisation militaire qui n’est fondée que sur des approches à courte vue et qui ne répond qu’à des nécessités contingentes plus subies que raisonnées.
Car, rien de ce qui aurait dû servir de substrat préalable aux multiples réformes engagées, n’est présent dans les recommandations de la Commission du Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale de 2013, pas plus que dans celles de 2008 dont elles ne font que poursuivre le seul objectif de réduction de l’appareil militaire. La définition des missions comme la description des fonctions stratégiques ne peuvent tenir lieu de réflexion, alors même que c’est celle-ci qui devrait les inspirer.
Ce nouveau dossier du G2S n’ajoute pas sa voix au chœur des nostalgiques d’un passé révolu. Ses observations et son analyse appuyées sur des faits se veulent une information objective destinée aux responsables politiques sur la réalité vécue par des hommes et des femmes qui ont fait le choix de servir leur pays dans l’abnégation et le dévouement au sein des armées. Ce dossier ne dit rien d’autre qui n’ait été dit par les différents chefs d’état-major lors de leur audition par les commissions des assemblées, dans le style qui est propre à la nature d’un tel exercice. Mais, le recul sur les choses qu’autorisent l’expérience, la connaissance et la réflexion des membres du G2S permet un ton plus libre et plus direct, sans nier la complexité d’une institution que peu connaissent et que peu font l’effort de comprendre.
Par ailleurs, il n’est pas question de réfuter la nécessité pour la défense et les armées de se réformer ou d’évoluer pour s’adapter aux conditions du temps présent. Tous les acteurs du changement sont conscients de la difficulté d’une telle démarche. En revanche, l’instabilité dans la réforme, l’incertitude de son calendrier, l’ambigüité de ses buts sont des plus contestables. Enfin, la méthode retenue pour conduire cette réforme ne s’est pas assez appuyée sur l’expertise avérée des militaires dans ce qui est leur domaine de compétence. La priorité a été trop donnée à des références civiles dont l’application n’a pas été confrontée aux spécificités des opérations militaires et des conditions de leur préparation.
Ce dossier a donc pour but premier de contribuer à dépasser les difficultés du moment et à ouvrir avec les responsables politiques les voies d’une remise à hauteur de notre défense par la consolidation de l’institution militaire qui restera, quoiqu’en pensent certains esprits forts, le dernier recours dans l’épreuve. Enfin, les auteurs du présent dossier ne prétendent pas dire LA vérité ; leur ambition demeure, comme le G2S le répète, de nourrir un débat dont il est souhaitable qu’il reste le plus serein possible et le plus ouvert, comme il sied dans une démocratie mature.
Le général d’armée (2S) Jean-Marie Faugère

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* dont la Cour des comptes. Combien de fois peut-on entendre de la bouche de hauts fonctionnaires le qualificatif un rien condescendant de ministère « technique »

** Cf. 7ème rapport du Haut comité d’évaluation de la condition militaire. Le pouvoir d’achat serait inférieur de 18 % en moyenne à celui des catégories socio-professionnelles équivalentes de la fonction publique civile.

G2S