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Le billet de la semaine
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11/12/2013
« Indochine, des territoires et des hommes »
      
Paul Rignac      

      Sous ce titre, le musée de l’Armée offre au grand public une exposition qui séduira les passionnés et contribuera certainement à initier à l’histoire de la présence française en Indochine ceux qui savent peu de choses ou ignorent encore tout de ce sujet. Ce titre un peu vague, un peu fourre-tout, a au moins le mérite de ne pas prêter le flanc, a priori, à des polémiques idéologiques encore vivaces dès que l’on aborde la période coloniale.
      Ce qui frappe d’emblée, c’est l’exceptionnelle qualité de la présentation des objets exposés. Les organisateurs ont réussi une admirable synthèse entre les textes didactiques et la visibilité des vitrines. On y trouve quantité d’objets rares, précieux, émouvants, intéressants, en provenance de diverses collections publiques ou privées. Sont rassemblés ici pour la première fois uniformes, objets personnels, sculptures, peintures, plans anciens, photographies et quantité de trésors.
      Bizarrement, les armes ne sautent pas aux yeux des visiteurs, non plus que les explications stratégiques ou tactiques… On est pourtant au musée de l’Armée ! Comprenne qui pourra… On se consolera avec les notes personnelles d’Auguste Pavie, celles de Francis Garnier, une veste d’uniforme du « Roi Jean », de chatoyants costumes de mandarins, le sabre de l’empereur Gia Long, un admirable bronze signé Vu Cao Dam, la superbe danseuse khmère d’Evariste Jonchère, une très intéressante collection d’affiches et objets de propagande vietminh et les beaux dessins de Mai Van Hien qui mit son immense talent (et sa science acquise à l’École des beaux-arts de Hanoï) au service de l’armée de Giap.
      Les défenseurs de la mémoire de l’Indochine française seront peut-être choqués par la part belle faite à leurs anciens adversaires. Si l’objectivité historique oblige à évoquer équitablement tous les aspects du conflit, on peut regretter toutefois que la petite photo du maréchal De Lattre soit nettement moins visible que le beau portrait d’Henri Martin * dessiné par Picasso. Au même chapitre des regrets, on se demande comment et pourquoi des personnalités aussi incontournables que Gallieni et Lyautey, et particulièrement leur doctrine de conquête et de pacification, sont aussi peu visibles dans l’exposition… On se réjouira, en revanche, de trouver un portrait du général Pennequin, précurseur malheureux du « jaunissement » de l’armée coloniale. Si une vidéo évoque le souvenir de ce qui est intitulé « l’armée de Bao Dai », on peut aussi déplorer la grande discrétion de l’exposition sur les minorités ethniques, les maquis pro-français, les ethnies favorables au Vietminh et les sectes composantes pourtant essentielles des « territoires et des hommes » de l’Indochine.
      De nombreuses vidéos, toutes plus intéressantes les unes que les autres, sont à dispositions du public sur petits ou grands écrans en de multiples points de l’exposition. On trouve même des chaises pliantes à disposition en divers endroits. C’est remarquablement bien conçu.
      La librairie du musée offre un large panel de livres sur l’Indochine, varié et pluraliste. Des thèses très opposées cohabitent sur les rayonnages, preuves d’une saine liberté d’expression que l’on ne rencontre malheureusement pas toujours.
      Le catalogue de l’exposition devrait figurer dans toute bibliothèque « indochinoise » digne de ce nom. L’iconographie est d’une richesse extraordinaire, la mise en page très agréable, les légendes justes, concises et claires. Certes, le concept vague « des territoires et des hommes » trouve ses limites dans le texte lui-même. On se demande parfois si les auteurs avaient une idée très claire de ce qu’ils voulaient exprimer, et si les mots « colonial » et « militaire » ne leur collent pas aux doigts comme le sparadrap dont le capitaine Haddock n’arrive pas à se débarrasser… Les brillantes contributions d’Antoine Champeaux et Eric Deroo, précises, factuelles et sans complexe de repentance, relèvent utilement un ensemble rédactionnel plutôt confus, alambiqué et parfois victime d’œillères idéologiques dont l’historiographie coloniale peine toujours à s’affranchir. On se félicitera enfin de l’excellente idée de donner la parole aux anciens colonisés eux-mêmes, à travers les très instructives contributions d’un vietnamien, d’un Cambodgien et d’un Laotien.
      En somme, et malgré quelques réserves, un fort belle exposition, et un catalogue précieux pour garder le souvenir de témoignages et d’objets rares que l’on est sans doute pas près de voir à nouveau rassemblés de si tôt. À voir et à revoir.
      *Henri Martin, militant communiste engagé dans la marine en Indochine et condamné à 5 ans de prison en 1951 pour tentative de démoralisation de l’armée. Musée de l'armée