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Le billet de la semaine
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Le mensonge est-il une nécessité ? Ou l’impossible vertu républicaine ?
18/09/2013
Extraits condensés d’un article de Daniel Hervouët, contrôleur général des armées, paru dans la Revue de Défense Nationale de mai 2013
      Le succès dans l’action dépend, pour une bonne partie, de la connaissance de la vérité des choses : l’origine d’une maladie, les raisons d’un échec, la menace qui pèse sur une nation et risque de l’entraîner dans le malheur.
      L’effort consenti par nombre de pays dans le domaine du renseignement confirme cette affirmation.

      Passé ce constat sommaire, il convient de modérer aussitôt l’intérêt porté à la vérité dans la vie publique.
      Les dirigeants sont, en effet, constamment déchirés entre la nécessité de décider avec courage et la tentation de gouverner pour plaire. « Les réformes redressent les pays, mais font perdre les élections », disait un chancelier allemand. Churchill et bien d’autres l’avaient découvert avant lui.
      Les faits démontrent également qu’aux heures graves, le courage vient parfois à manquer, moins toutefois qu’en vitesse de croisière où l’abandon sonne comme de la bonhomie. Les dirigeants détestent le rôle de briseur de rêve. Aussi longtemps que la chose n’est pas dite, on se plaît à rêver qu’elle n’existe pas.
      L’adage populaire veut que toute vérité ne soit pas bonne à dire. Plutôt que d’annoncer du sang et des larmes à quinze jours d’une élection présidentielle, la tendance est plutôt à promettre des postes et des subventions, quitte à engendrer, plus tard, un retour de boomerang. Le mensonge a cependant ses vertus dans les affaires publiques.

      Le mensonge est un outil du stratège. Sun Tsu nous a enseigné que toute guerre est fondée sur la tromperie. L’indignation affichée devant la ruse des islamistes laisse transparaître une nostalgie de la guerre en dentelles.
      La ruse, l’imprévisibilité, la déception, l’habileté stratégique, l’action psychologique reposent sur une manipulation de la vérité. Mentir est le rideau de fumée derrière lequel le stratège dissimule ses intentions et ses manœuvres. L’opération Fortitude en est un tragique exemple. Ces pratiques issues de L’Art de la guerre ont trouvé un certain succès sur le terrain économique où l’hyperconcurrence conduit à dissimuler aussi longtemps que possible une OPA. L’affaire devient plus délicate lorsque le mensonge stratégique régresse au niveau d’une combine pour dissimuler les dangers d’un produit. L’industrie pharmaceutique en donne de tragiques exemples.
      Le passage du mensonge utile à la tromperie n’est pas réservé à l’économie .L’histoire en est remplie. Habiller les accords de Munich en sauvetage de la paix, appeler l’URSS, état totalitaire, «patrie des travailleurs» en sont des points d’orgue. La lâcheté et l’aveuglement idéologique engendrent le malheur des peuples.
      Ce qui ne provoquait jadis que la désapprobation sourde engendre aujourd’hui la perte de crédit des élites, amplifiées par la caisse de résonance d’Internet. Au bout du compte, il ne reste que la disqualification des dirigeants.

      Le recours au mensonge est un travers dont l’ampleur s’est accrue au cours d’un long processus.
      La première lâcheté fût sémantique. Le cancer, appelé longue maladie, les balayeurs, techniciens de surface, les morts au combat, décès sur les théâtres d’opérations extérieurs…
      La deuxième lâcheté fût de renoncer à analyser les faits dans leur crudité pour leur préférer un concept idéalisé : la réduction du temps de travail plutôt que l’accroissement de son coût, le maintien de la paix plutôt que l’humiliation vécue par les soldats de l’ONU. « Les spécialistes de la solution des problèmes ont quelque chose en commun avec les menteurs: ils s’efforcent de se débarrasser des faits et sont persuadés que la chose est possible du fait qu’il s’agit de réalités contingentes ».
      La troisième est celle de la dilution de la responsabilité et du refus du risque. Les énergies se diluent dans des procédures « parapluie » chronophages. C’est l’immobilisme par inhibition. Surtout, ne pas attirer un jugement négatif qui puisse entacher une carrière. La complexité croissante des structures, neutralisée par des précautions excessives, dissout un peu plus la capacité à appeler un chat un chat et à le fouetter si nécessaire.
      La dernière lâcheté conduit à s’enfermer volontairement dans le carcan du politiquement correct. La réécriture du réel pour le rendre conforme à une vision commune préétablie. Si le jargon des décideurs est truffé de références à la pensée dominante, c’est qu’ils essaient de faire passer des vessies pour des lanternes.

      Brouiller ainsi les pistes conduit à la confusion. Faute d’expliquer la réalité de la vie économique, les enjeux de l’entreprise, la globalisation, on nourrit une vision utopique des droits économiques qui volent en éclats sous les coups de boutoir de la concurrence qui n’a cure des droits acquis. Cela conduit à entretenir la suspicion envers l’entrepreneur, nécessairement riche, donc coupable, dont on attend néanmoins qu’il crée des emplois. On se moque des ados incapables de sortir de leur monde virtuel et de quitter leurs « amis » de Facebook pour s’en faire de réels. Peut-être reproduisent-ils sur un mode électronique ce que leurs aînés pratiquent depuis longtemps déjà.

      Au résultat, les dirigeants comme Guignol se font rosser par les événements sous les sarcasmes de citoyens désabusés. Quand les bornes sont franchies, la rumeur se traduit en révolte ou en désespoir. Le sondage Ipsos du 31 janvier 2013 montre que la France oscille entre pessimisme et défiance généralisée, que la tension monte à l’encontre des étrangers, que les politiques sont perçus comme corrompus .Alors que les Français sont optimistes concernant leur avenir personnel. Lorsqu’ils connaissent les facteurs de leur avenir, ils savent qu’il y a un chemin. (…)

      Est-on certain que les valeurs sont encore enseignées dans nos écoles ? Il existe un fossé entre la revendication des droits et la connaissance des devoirs. Mener un enfant à l’âge adulte ce n’est pas en faire un consommateur ? Les solutions sont à portée de main, moins compliquées qu’on l’imagine, Encore faut-il accepter de les voir.
      Distribuer du pain et des jeux est le meilleur signe du mépris que l’on porte aux gens. Même si la voie de la facilité est tentante, il est du devoir de tout responsable, de tout éducateur de réaffirmer l’exigence de responsabilité individuelle qu’impose la démocratie. Faute de quoi, le peuple devient la plèbe, les dirigeants des profiteurs et il ne reste pas longtemps pour que l’empire s’effondre.
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Revue de Défense Nationale