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Le billet de la semaine
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La condition numérique
07/08/2013
Homo numéricus : ou quand twitter (gazouiller) fait loi

       Ce sont des choses qui arrivent. Au moment d’écrire la critique d’un livre dont on ne partage pas les idées, le doute jaillit. Doit-on plaider pour une lecture éclairée ou ne pas en parler ? Le livre de Jean-François Fogel et Bruno Patino, fins connaisseurs et fervents défenseurs de la cybernétique, rentre dans ce questionnement.
Mais il est le produit d’un travail trop conséquent et dont la lecture, en plus d’être instructive, est agréable pour ne pas en parler en bien. Si dans les 200 pages que constituent cet essai, des sujets globaux (internet, les réseaux sociaux et les nouvelles technologies) sont abordés, c’est avant tout de présent et d’avenir dont il est question.

       C’est là que le cœur s’emballe et que la sueur coule au front : « La dynamique sociale du réseau permet de se trouver ensemble, mais à l’écart, dans un groupe, sans capacité d’agir sur la population connectée en tant que telle, sans même la possibilité de se définir par rapport à elle. Quel exil, quelle dissidence, quelle marginalité peut s’afficher comme une définition personnelle si le réseau est le même pour tous ? »

       Voilà donc le monde que l’on s’est constitué à force de renoncements et d’appétit pour la nouveauté.
Un monde de connections multiples où l’on s’enquiert de l’état personnel des gens sans même les voir, feignant de croire que les retrouvailles seront pour bientôt tout en sachant qu’il n’en sera rien.
« L’univers numérique est un monde social sans friction, ou l’on se croise sans se voir ni se toucher, sans partager de mémoire collective ni écouter un narrateur unique. Une vie publique en haut débit mais dispersée sur un réseau immense.»

L’univers numérique, cette lâcheté faite code.
       Si l’on doit au world wide web (www) des mouvements de masse démocratiques à l’ampleur rarement égalée, le réseau , qui est un territoire propre à l’expression de la révolte, ne permet pas de construire la révolution.
       Et c’est là où la lecture de « La condition numérique » est rassurante puisqu’on comprend qu’il reste (quand même !) quelque chose d’humain dans l’homo numéricus : la possibilité de mourir pour les idées véhiculées grâce à internet. Pour des lendemains qui chantent, mettre son modem au bout de ses idées.

       Cette dissertation passionnante sur nos comportements est éclairante en bien des points.
Pour peu que l’on soit inquiet de la tournure dématérialisée que prend notre vie, ce livre est le moyen d’y mettre un terme. Pour les auteurs, si l’être connecté tisse sa toile à l’aide de clics frénétiques, c’est parce que «en regard des émotions numériques, le réel déçoit.» C’est sans doute pour ce constat que les géants de la téléphonie et de la connectique introduisent de plus en plus de gadgets, de joujous, d’accessoires, (d’auxiliaires de vie ?) dans nos appareils électroniques. Une pub récente vantait un téléphone ainsi : «Mon smartphone, ma vie». Si la vie parfois tient à un fil, la nôtre réside dans une petite boite.
Perdre son téléphone, c’est couper le cordon qui nous relie au monde.

       En refermant le livre, il faudra se répéter, pour la méditer, la phrase de William S. Burroughs : «L’ homme moderne a perdu l’option du silence. Essayez de mettre un terme à votre discours Intérieur . Essayez d’avoir ne serait-ce que dix secondes de silence intime. Vous rencontrerez un organisme qui résiste et vous force à parler. Cet organisme, c’est le monde.»

       A propos des réseaux sociaux : « je parle, donc j’agis » ; on pourrait ajouter: « Je poste, donc je suis.»
Si les frayeurs persistent, inutile de consulter, la solution tient en un mot : débranchez !

Matthieu Delaunay
m.delaunay@lasemainedupaysbasque.fr

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La condition numérique,
Jean-François Fogel et Bruno Patino,
éditions Grasset, 212 pages, 18 euros.
Paru dans la semaine du Pays basque du 1°juillet
La condition numérique