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Le billet de la semaine
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Du quai d’Orsay au Pays basque
17/07/2013
      Après deux séances de dédicace à Hendaye et Biarritz, Jean-Christophe Rufin, écrivain, académicien, ancien diplomate et médecin a pris le temps de nous recevoir. (…)Rencontre avec un homme iconoclaste dont les livres sont en tête des ventes.
Propos recueillis par Matthieu Delaunay
***
Question. Vous avez marché près de 900 kilomètres sur un itinéraire assez classique par rapport à votre parcours qui est original. Un moyen pour vous de renouer avec la simplicité ?
       « C’est le fruit d’un enchaînement de circonstances heureuses. J’avais besoin de me changer les idées pour faire une coupure et prendre le temps de préparer un livre qui n’est pas celui-là
(Immortelle randonnée ndlr). J’habite dans les Alpes, et voulais découvrir les Pyrénées. Au départ, je m’orientais vers la “Haute route pyrénéenne” qui passe par les sommets et les cols pendant environ 45 jours. Comme elle part d’Hendaye, j’en ai profité pour regarder un chemin alternatif au cas où la météo se dégraderait. J’ai donc pensé au chemin de Compostelle. Quand on le touche, on finit par y aller.

Q Dans votre petit ouvrage « l’Aventure pour quoi faire ? », vous faites le parallèle entre le fait que l’on privilégie aujourd’hui le principe de précaution sur l’esprit d’initiative, d’aventure…
      Aujourd’hui, l’engagement n’est pratiquement plus légitime. J’aime les sports à risque, non pour me casser la gueule mais parce qu’ils permettent de faire de grandes choses. Vous pouvez réduire le risque mais pas l’annuler. En montagne, je sens ça. De chez moi, on voit la voie normale du Mont-Blanc qui passe par un couloir. Tous les ans il y a un ou deux morts. Ce n’est pas contrôlable parce que tant qu’il y aura des pierres, elles tomberont. En ce moment on organise des débats pour savoir s’il faut obliger les gens à partir avec un guide, ce qui ne changerait rien puisque les pierres tombent avec ou sans guide. Pour finir, je pense qu’un jour ou l’autre, on risque d’interdire cette voie.
      La route de Saint-Jacques attire de plus en plus de monde, les gens ne sont-ils pas encore nombreux et prêts à «prendre des risques» même s’ils sont très mesurés. Il y en a beaucoup qui sont prêts à ça et qui gardent vivante cette tradition de l’engagement. Mais la question est de savoir si l’on accepte encore la prise de risque dans nos sociétés.
      Si c’est pour se retrouver au tribunal parce qu’on a pris un risque, il n’y en aura plus. Aux Etats- unis, c’est déjà le cas. Un type se casse le bras : à l’hôpital, on lui donne trois possibilités : ne rien faire, mettre un plâtre ou opérer. C’est le patient qui doit choisir, à ses risques et périls. Ils ont mis ça en place parce que des médecins se sont retrouvés au tribunal pour des complications inhérentes à la santé ! C’est le monde dans lequel je ne voudrais pas vivre.
      Qu’il y ait encore des gens qui soient prêts à prendre des risques et faire des choses extrêmes, c’est indéniable y compris chez les jeunes ; mais je trouve dramatique qu’ils soient privés. On se construit par le risque. Ces interdictions mènent aux accidents de moto à 200 km/h sur autoroute.
      La prise de risque doit être raisonnée, bien sûr, mais elle doit être encore possible. Si demain trois mecs, dans un bureau, décident que telle activité est interdite, il sera difficile de revenir en arrière. Le risque, il ne suffit pas qu’il y ait des gens pour en prendre, il faut que ce soit encore possible.

Q Vous êtes mordant à l’endroit des pèlerins dans votre récit. Serait-ce que vous avez marché sur ces routes en ethnologue ?
      Je voulais faire un livre qui me ressemble, un peu décontracté et si possible drôle et léger, les prêches sur le chemin ça me casse les pieds. Mais je me moque d’abord de moi-même. Je n’ai pas essayé d’être méchant, j’ai raconté ce que j’ai vu, tous ces pèlerins, ces prêtres, je ne les ai pas inventés. Je ne veux pas être méchant, mais de temps en temps, on voit des trucs incroyables. Un exemple: ces curés français dont les messes sont devenues des talk- show. Le pèlerinage c’est aussi une vision du monde contemporain, ce n’est pas quelque chose qui se passe au moyen âge. C’est une traversée du monde d’aujourd’hui dans des conditions de privilégié puisque que vous entrez partout et pouvez devenir témoins. Je voulais faire un livre existentiel pas un livre religieux.

Q Vous avez la foi ?
      Oui je suis croyant mais ce n’était pas mon sujet. Des livres de catholiques sur le Chemin il y en a des wagons, je voulais en faire un qui ressemble au chemin, c’est-à-dire qui accueille tout le monde. Et bien qu’il soit édité par une petite maison, il est n°1 des ventes. C’est bien qu’il se passe quelque chose et que le chemin touche tout le monde. Avec des chemins et des expériences différents, les gens sont capables de découvrir quelque chose de commun.
Bouvier disait qu’un voyage se passe de motif.

Q Une marche sur une route spirituelle aussi ?
      Oui, simplement, les interrogations sont plus riches une fois que vous êtes dessus, quelles que soient les raisons pour lesquelles vous êtes parti. Ce n’est pas la question du motif qui compte, c’est plutôt le résultat, ce que la marche vous a apporté. La question du pourquoi, ce sont surtout les journalistes qui me la posent mais c’est un questionnement à posteriori.

Q Quel est votre processus d’écriture ?
      Sur la route de Saint-Jacques de Compostelle, je n’ai pas pris une note puisque je ne voulais pas écrire dessus. Six mois après mon retour, je dînais à Chamonix avec les éditeurs de chez Guérin qui font un travail formidable. Ils me disent : «tu devrais écrire sur la montagne.» J’aime beaucoup la montagne mais je n’ai vraiment rien fait d’extraordinaire, ils m’ont demandé d’écrire sur le Chemin. Ma première réaction a été de dire «je ne suis pas allé là-bas pour parler de ça», et finalement, c’est devenu une évidence et je l’ai fait.
      Je l’ai fait pour Guérin parce que je voulais leur donner un livre. Les auteurs qui vendent beaucoup ont la responsabilité de soutenir des éditeurs en région. Souvent les écrivains donnent un fond de tiroir. J’ai fait un vrai livre et suis très fier que cette maison d’édition de trois personnes connaisse un tel succès. Cela veut dire que derrière, ils auront l’assise suffisante pour continuer de nous faire de beaux et nombreux livres de montagne.

Q Puisque l’on parle de livre, y’en a-t-il que vous reprenez avec plaisir ?
      Je reviens beaucoup vers Giono mais cela dépend vraiment des moments. Originaire du Berry, je relis régulièrement «Le grand Meaulnes» qui a beaucoup d’importance pour moi et dont la richesse est inépuisable. Je suis aussi un grand lecteur de John Le Carré, de Simenon. L’avantage avec ce dernier c’est que vous pouvez revenir vers lui sans relire le même livre tant il a été prolifique. Avant d’écrire, souvent je relis un livre qui est dans l’esprit dans lequel je voudrais me placer. Quand j’ai écrit «Un léopard sur le garrot», j’avais relu «les Confessions» de Jean-Jacques Rousseau. Pour «Le grand cœur», je m’étais replongé dans «les Mémoires d’Hadrien» de Yourcenar.

Q Est-ce que vous êtes un habitué du Pays basque ?
      Pas du tout et je le regrette parce que j’ai découvert ce pays avec le Chemin. Avec les Asturies, les plus belles portions du chemin que j’ai parcouru sont au Pays basque. Il y a été tracé avec beaucoup de soin, dans des endroits originaux, sauvages… Ici on est tout le temps surpris par des vues extraordinaires. J’y ai trouvé des paysages que je n’attendais pas : un peu irlandais, un peu écossais. Finalement c’est une région très Atlantique. La diaspora basque n’est pas un hasard et ceux qui ont migré ont dû trouver des paysages qui leur ressemblaient. Il y a ici quelque chose de vraiment très touchant, de déroutant.

Q Quels sont vos prochains projets de marche ou d’écriture ?
      Avec un ami photographe, nous partons faire des photos et des dessins sur le Chemin pour un reportage. Nous allons nous concentrer sur le Pays basque. Il est certain que cette région m’a conquis. J’y ai retrouvé des choses. Je suis né dans le cœur de la France, dans une zone qui a toujours été la France. Même pendant l’invasion des Anglais ou l’occupation, Bourges, c’était la France. Il n’y a pas plus Français que moi dans mes origines si je puis dire. Mais en vivant sur les marges, dans des régions qui ont une identité très forte, j’ai découvert des choses superbes. Cette culture locale qui se déploie en liaison avec une histoire, des paysages, un peuple, une langue, je trouve ça fascinant.»

"Paru dans la Semaine du Pays basque" du 1° juillet.

« Immortelle randonnée, Compostelle Malgré moi. »
par Jean-Christophe Rufin, Editions Guérin, 350pages, 19,50