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Le billet de la semaine
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Le point de vue de deux anciens chefs d’état-major des armées
22/05/2013
      J’exprime par ailleurs ma position d’ancien chef d’état-major de l’armée de terre sur la situation de notre défense. (Lire le chapitre « Défense Nationale » de mes nouvelles lettres à mes descendants qui figure sur ce site.)
Ma vision des choses est confortée par la prise de position qui figure ci—dessous.
Général d’armée Jean Delaunay (en 2° section)            

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Le point de vue de deux anciens chefs d’état-major des armées

Anciens responsables de nos armées sous l'autorité des présidents François Mitterrand et Jacques Chirac, nous estimons qu'il est de notre devoir d'exposer aux Français les enjeux des décisions qui seront prises dans les jours qui viennent.


      Des choix qui seront faits dépendent en effet la sécurité de nos concitoyens, l'indépendance et le statut de la France. (…) La crise économique et financière qui affecte notre pays impose un effort sans précédent de rationalisation des dépenses publiques. Dans ce contexte, il peut paraître logique et raisonnable d'exiger de la défense une forte contribution au redressement des comptes de la nation. La tentation est d'autant plus grande que les armées, seul corps social non syndiqué, sont tenues à l'obéissance et au devoir de réserve. Les choix soumis aujourd'hui à la décision du chef de l'Etat vont dans ce sens, sans prendre en compte l'état déjà dégradé de nos capacités militaires et en ignorant les conséquences des réductions envisagées.
      Les gains escomptés seraient pourtant dérisoires en regard des besoins d'économies budgétaires. Les crédits de la défense ne représentent que 1,5 % du PIB, une part très faible des dépenses publiques qui couvrent 57 % du PIB.
      La fin de la guerre froide en 1989 a conduit les gouvernements à contracter les crédits affectés à la constitution de nos forces mais nous avons atteint aujourd'hui un seuil en deçà duquel la cohérence de notre outil de défense serait gravement et sans doute définitivement affectée.

Le résultat de l’expérience
      La capacité opérationnelle démontrée par nos forces au Mali ne doit pas faire illusion. Elle est le résultat de l'expérience accumulée depuis une vingtaine d'années dans les très nombreuses actions extérieures que nous avons conduites mais elle disparaitrait rapidement si le niveau déjà très réduit du budget devait encore être abaissé.
      Ajoutons que les armées ont déjà conduit un effort de rationalisation sans équivalent dans le reste de la fonction publique. Toute nouvelle réduction de crédits ou d'effectifs conduirait à un déclassement stratégique de notre pays sans commune mesure avec les sommes économisées. S'il n'y a plus aujourd'hui de menace directe à nos frontières, les risques attachés à la prolifération des armes nucléaires et des missiles balistiques, la persistance des crises, souvent liées au terrorisme, dans notre environnement immédiat, les contraintes pesant sur la sécurité de nos approvisionnements, la protection de nos ressortissants et le poids de nos obligations internationales nous invitent à ne pas baisser la garde.
      Le choix courageux d'intervenir au Mali et l'excellence du comportement de nos armées ne doivent pas masquer les insuffisances connues de nos capacités militaires. Transport stratégique, drones et ravitaillement en vol appellent des investissements nouveaux sans lesquels nos forces pourraient s'avérer incapables de répondre à l'avenir aux sollicitations de nos responsables politiques.
      Les moyens déjà en service, qui ont été déployés souvent à la limite des règles de sécurité, obligent à ne pas relâcher l'effort consacré à leur maintenance. Toutes les limites imposées par la contraction des crédits ont été atteintes et il ne serait désormais plus possible d'aller au-delà sans toucher gravement aux capacités essentielles.

Impact sur l’industrie française
      Toute nouvelle réduction des crédits affecterait la modernisation à peine engagée de nos unités combattantes et aurait un impact considérable sur l'industrie française aéronautique et de défense, pôle d'excellence des capacités industrielles nationales et vecteur essentiel de notre souveraineté.
      Toute nouvelle réduction des effectifs, se rajoutant à l'importante déflation en cours, amputerait nos capacités d'intervention, nous rendant, faute de volonté et de moyens en Europe, dépendants des Etats-Unis au moment même où ces derniers recentrent leurs priorités vers l'Asie. L'opération au Mali a montré que l’Europe n'était malheureusement pas prête à assumer ses responsabilités et que seuls la France et le Royaume-Uni détenaient la capacité de faire face aux menaces extérieures en termes de sécurité et de défense. L'annonce d'une nouvelle diminution de l'effort budgétaire de notre pays marquerait le renoncement, sans doute définitif, des Européens à tout rôle significatif dans un monde instable et menaçant.
      Dans tous les cas, l'effet de telles mesures engagerait durablement l'avenir, du fait de la perte de savoir-faire industriel et de l'impossibilité de générer de nouvelles forces à partir d'un vivier trop étroit.
      Enfin, on ne doit pas sous-estimer l'impact des mesures qui seront prises sur le moral des hommes et des femmes de la défense. Respectés par les Français pour leur compétence, leur courage et leur dévouement, ils sont ballotés depuis quinze ans de réforme en réforme.

Une puissance militaire complète
      Ils constituent dans la société française un modèle d'intégration, d'ascension et de solidarité sociale qu'on ne peut sacrifier sans prendre de risques.
      Le général de Gaulle, conscient des limites de notre démographie et de notre économie, a voulu doter la France d'une puissance militaire complète qui lui permette de faire entendre sa voix dans le concert des nations et de justifier sa place au Conseil de sécurité des Nations unies.
      Ses successeurs, ayant mesuré l'atout que représentait ce legs pour la défense des intérêts français et pour notre influence dans les enceintes internationales, ont maintenu cette capacité qui nous vaut aujourd'hui le respect de nos alliés et de nos partenaires.
      On ne peut douter que le président de la République, confronté à des choix difficiles, saura préserver cet héritage auquel les Français sont massivement attachés. Il a déjà affirmé la nécessité pour la France de préserver les moyens de la dissuasion stratégique.
      Puis, après avoir assumé le repli de nos forces d'Afghanistan, il a pris la décision d'intervenir au Mali, évitant la déstabilisation de toute la zone du Sahel. Le maintien de l'effort de défense qu'il vient d'annoncer pour les années à venir est déjà, dans la situation actuelle, un message essentiel envoyé tant à la société française qu'à nos partenaires européens et, plus largement, au monde.
      On ne peut ignorer pour autant que le niveau de ressources acté par le président ne permettra pas le maintien de nos capacités militaires et exigera de nouveaux sacrifices en termes d'équipements et d'effectifs.
      Les Français, attachés dans leur immense majorité au statut international de la France, ne comprendraient pas que la décision publique du chef de l'Etat soit, dans sa mise en œuvre, contournée ou vidée de substance par des manœuvres de couloir ou des procédures budgétaires.

Henri BENTEGEAT et Jacques LANXADE