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Le billet de la semaine
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A propos des prisons
4/10/2006

       Je me permets de réagir à titre personnel à l’interview du directeur de l’Administration Pénitentiaire (AP) paru lundi dernier dans « La Croix ». J’ai trouvé que le volet réinsertion sociale y était un peu laissé dans l’ombre.

       Fréquentant, de l’extérieur, le monde carcéral depuis 1954, j’ai apprécié, depuis, les améliorations matérielles considérables apportées au sort des détenus et la notable évolution des esprits dans la façon de les regarder et de les traiter.
       J'ai dépassé la limite d'âge officielle de visiteur mais je rencontrais encore un « perpète » samedi dernier dans une Centrale, avec un permis « familles ». Ayant été aussi responsable d'un grand corps de l’Etat, je mesure la difficulté de diriger un ensemble aussi diversifié et complexe que l’AP.

       Cela dit, je ressens un décalage entre le discours officiel et la réalité vécue par les détenus. Sans être réactionnaire, je crains aussi que certaines mesures libérales prises en leur faveur ne soient, en fait, anti éducatives. Je regrette par exemple :
- Leur droit de ne pas travailler. Ne faudrait-il pas au contraire chercher à les rééduquer par le travail rendu obligatoire – y compris scolaire?
- Le faible contrôle dont ils sont l’objet concernant leur hygiène personnelle et leur vie en cellule. En fait, ils peuvent passer leur journée au lit sans même aller en promenade et la nuit à regarder des émissions TV qui ne peuvent qu'exacerber leur refoulement sexuel ?
- Leur absence fréquente d’activité physique régulière alors qu’ils ont 20,30 ou 40 ans…
- (accessoirement) Le fait qu’ils gaspillent parfois le courant électrique et la nourriture, préférant cuisiner en cellule sur des réchauds bricolés des produits qu'ils cantinent librement,.
       Tout cela me parait aller à l’encontre de leur préparation à un retour dans la société "normale" où ils auront besoin de repères et d'habitudes de vie, ne serait-ce que celle de se lever chaque matin pour gagner leur pitance. Il faudrait pouvoir mieux profiter du temps de prison pour les éduquer à se respecter et à respecter les autres, et cela en sauvegardant leur dignité mais en les incitant davantage à accomplir des actes simples comme se laver, se raser et respecter des horaires.
       Le triple objectif de la prison est la protection de la société, la sanction d'actes délictueux et la réinsertion sociale des délinquants. Les objectifs 1 et 2 me semblent atteints mais je regrette que la réinsertion sociale le soit beaucoup moins :
       Je comprends que l’Administration Pénitentiaire raisonne d'abord en termes de sécurité et de gestion du quotidien. Mais je déplore que les nombreuses possibilités de préparation à la sortie restent sous employées, les bibliothèques et les salles de cours et de sport peu fréquentées, du fait notamment du manque de motivation des détenus rarement demandeurs et encore plus rarement opiniâtres. Un jeune de 20 ans (déjà condamné une vingtaine de fois) me disait un jour: "Rien de ce qu'on me propose ici ne m'intéresse. Tout me prend la tête !!! »
       Beaucoup ont galéré pendant des années et sont incapables de concevoir un projet de vie et d'y consacrer des efforts. Ce sont justement ceux-là qui devraient pouvoir mener de front pendant leur peine, remise à niveau scolaire, formation générale et professionnelle et si possible travail un peu rémunéré.

       A la différence de l’armée de métier qui incorpore aussi beaucoup de cas sociaux, et faute peut-être de la "culture" correspondante, le personnel pénitentiaire ne me paraît pas ENCADRER de près les détenus: chacun me semble souvent subir son sort sans être réellement suivi par une personne responsable de lui. (Les surveillants changent souvent et le mode normal de correspondance avec la direction, le greffe, l'infirmerie et le service social… est le papier. Or, beaucoup de détenus sont gênés pour écrire...)
       J’ai personnellement rencontré des éducateurs merveilleusement dévoués et compétents qui faisaient grand honneur à leur mission. Mais j’ai constaté aussi que trop de travailleurs sociaux ne connaissent les détenus, dans les MA notamment, que sur dossier. Trop pris par leurs tâches administratives, ils n’ont pas le temps d’ACCOMPAGNER INDIVIDUELLEMENT chaque détenu, pas à pas, comme il le faudrait, durant sa peine. Cette fonction est accomplie par les visiteurs (J’ai ainsi suivi un détenu pendant 13 ans) mais tous les détenus n’ont pas de visiteur et certains travailleurs sociaux voient d’un mauvais oeil cette relation privilégiée.

       Dans ces conditions, la réinsertion n'est le plus souvent, vu de ma fenêtre, qu'un mythe. Rien d’étonnant puisque la majorité de ceux que la prison "recueille" sont ceux auprès de qui la famille et l'école ont déjà échoué ! (J'ai cependant vu, gravée à l'entrée du Pénitencier de Fort Leavenworth, aux USA ,la devise « Our job is your future! "

       A cet égard, le style de vie et la méthode d’associations comme (feue) JET (1) me paraissent intéressants. On ne peut les appliquer à tous les cas mais l'AP, dont je ne méconnais pas les contraintes (spécificité, difficulté du travail, syndicalisme, sans parler du budget toujours insuffisant...), me semblerait pouvoir au moins s'en inspirer sur trois plans:
- La volonté affichée d'éduquer à travers du concret,
- la valeur éducative à cet égard du travail manuel, de la discipline et du sport. Je ne veux pas rétablir le bagne mais j'ai été, à 20 ans, bûcheron aux Chantiers de Jeunesse et je me dis:
" Aujourd'hui où il y a tant de forêts (entre autres) à nettoyer en France, quel dommage de laisser tant de jeunes hommes traîner en cellule alors qu'ils ont une dette à payer à la société et une formation à acquérir ! "

- et l'importance d'un encadrement de contact compétent, motivé et exemplaire.
***
Pour élever encore le débat, je regrette que trop peu d’efforts ne soient tentés (sauf à travers les aumôneries et certains visiteurs) pour essayer de transformer la mentalité (de ceux des détenus qui l’acceptent) sur les plans psychologique, moral et spirituel, en essayant de les tirer vers le haut. Sans manquer à la laïcité, sans chercher à les convertir au sens religieux du terme (ce qui arrive quand même quelquefois, grâce à Dieu !), on devrait au moins faire prendre conscience à ceux qui en sont capables de leur responsabilité personnelle face à leur destin et de leur possibilité de contribuer à infléchir celui-ci avec l’aide de personnes qualifiées, amicales et désintéressées. Celles-ci chercheraient notamment à faire découvrir par la personne détenue ses lacunes et ses possibilités. A travers quelques cas exemplaires de réussite à cet égard, il devrait être possible d’élaborer une doctrine à appliquer à un certain nombre de détenus volontaires.(2)
Jean Delaunay
auteur du livre « Visiter les prisonniers » (Fayard 1992)

***

(1)JET (Jeunes en équipes de travail), organisme de réinsertion de jeunes détenus primaires acceptant des stages de 3 mois en milieu fermé avec encadrement militaire 24/24 et respect d’une certaine discipline : lever, coucher, hygiène, sport, travail quotidien en forêt, stricte égalité de tenue et de rémunération, préparation au permis de conduire et aide pour le reclassement. Le passage à l’armée de métier a malheureusement contraint la Défense à fermer les centres JET. La formule est en train d’être reprise sous une autre forme.

(2) Je connais une Centrale où un prof de philo vient dispenser un cours hebdomadaire à des condamnés à de très longues peines
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