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Le billet de la semaine
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Eloge de la dignité en politique
05/12/2012
     Un des plus beaux textes jamais écrits sur la démocratie est sans doute le «Discours aux morts » de Périclès dans la Guerre du Péloponnèse de Thucydide. Dans cette guerre fratricide qui va détruire le monde grec, Athènes prétend défendre son modèle politique. Et Périclès, stratège d'Athènes (Il mourra de la peste l'année suivante, laissant la ville orpheline d'un chef), rend hommage aux morts de la première. Comme tous les discours aux morts, celui-ci est destiné aux vivants, pour leur dire au nom de quoi ils se battent.
       Ce que nous apprend un texte écrit au tournant du V° et du IVe siècle avant JC, c'est que, déjà, la démocratie se définit par une égalité devant la loi dont le corollaire est la méritocratie. En ce qui concerne « la participation à la vie politique, dit le Périclès de Thucydide, chacun obtient la considération en raison de son mérite et la classe à laquelle il appartient importe moins que sa valeur personnelle. » La seconde dimension est la liberté, mais adossée à la distinction entre espace public et espace privé. Chacun fait ce qu’il veut chez lui, mais, dans l'espace public, il respecte la loi. Enfin, l'on protège les opprimés, et voilà qui pourrait s'appareiller à notre fraternité moderne.
       Mais Périclès ajoute une remarque qui marque la différence entre la démocratie des anciens et la nôtre: dans l'Athènes du Ve siècle, il s'agit également de respecter ces règles «qui, tout en n'étant pas codifiées, impriment à celui qui les viole un mépris universel ». Pour le dire autrement, le Périclès de Thucydide estime qu'il est des choses qui ne se font pas.
      On se tient, parce que l'on est soumis au regard des autres et que l'on doit s'en montrer digne. Et les autres vous jugent.
       Il est un mot grec intraduisible en français, et qui désigne cette attitude de celui qui assume qu'il vit en société, et se doit aux autres, à ceux qui, horizontalement, partagent le destin de la cité, et ceux qui, verticalement, l'ont précédé et le suivront. L'aïdôs, ce serait à la fois la pudeur, la honte, la dignité et l'honneur. Le terme le plus proche dans notre langue serait ce joli mot de « vergogne ». Mais il est significatif qu'il ne s'emploie plus que dans une expression négative : « être sans Vergogne ».
       Ces notions-là ont à voir avec la morale, mais l'aïdôs est tout autant une vertu civique. Il est le contraire de l'hybris, l'orgueil, la principale faute pour un Grec, celle qui consiste à ne pas se tenir à sa place dans le cosmos, dans l'univers ordonné et harmonieux. Mais il est aussi ce qui met l'harmonie de la cité, parce qu'il est des attitudes que l'on ne saurait avoir, que tous jugeront inconvenantes, et qui vous mettront au ban.
       L'aïdôs, c'est exactement ce que nous avons perdu, et en particulier ces hommes publics, ces politiques qui sont incapables de s'élever au-dessus de leur appétit de pouvoir pour embrasser le bien commun. Ces gens-là n'ont pas de vergogne, et cela éclate avec tant de violence que, soudain, cela nous semble intolérable. Il y a pourtant bien longtemps que nos sociétés occidentales ont abandonné l'aïdôs, ou son équivalent moderne.
      La logique des partis politiques peut d'ailleurs difficilement laisser émerger des personnalités douées d'un sens profond de l'abnégation. Celles-là sont éliminées d'emblée. C'est bien pour cette raison que le général de Gaulle se méfiait des partis politiques, lui qui avait fusionné son aidos avec l'histoire de France. Il faut malheureusement des événements dramatiques pour qu'émergent des hommes autres, qui ne soient pas passés par le filtre des petits meurtres entre amis.
      Mais souvenons-nous qu'Athènes, après la mort de Périclès, s'est autodétruite dans cette guerre qui a laissé s'exprimer les ambitions dévorantes et les attitudes les plus lâches. D'avoir perdu cette vertu essentielle, l'aïdôs, le monde grec s'est abîmé dans les luttes fratricides et n'a jamais retrouvé sa grandeur. Et cela ne concerne pas seulement des élites fatiguées, mais chaque citoyen, puisqu'une des phrases essentielles du discours aux morts de Périclès définit également ainsi la démocratie: «Nous seuls pensons qu'un homme ne se préoccupant pas de politique mérite de passer, non pour un citoyen paisible, mais pour un citoyen inutile. » On devrait toujours relire Thucydide.
Natacha Polony
Paru dans le Figaro du 1° décembre 2012
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