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Le billet de la semaine
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La loi naturelle est-elle fasciste ?
28/11/2012
      Ce fut la controverse de l'été : l'appel à la prière des évêques pour la France. À l'occasion de la fête de l'Assomption, le cardinal Vingt-Trois évoquait les projets législatifs du gouvernement sur la famille et invitait les fidèles à prier pour que les enfants «cessent d'être les objets des désirs et des conflits des adultes pour bénéficier pleinement de l'amour d'un père et d'une mère». Le Parti radical de gauche s'est indigné : comment oser «prendre l'initiative d'une prière nationale unique pour mobiliser les opposants à la législation sur le mariage homosexuel» ?
      Prier dans les églises, passe encore mais «prendre l'initiative d'une prière nationale pour mobiliser les opposants à la législation sur le mariage homosexuel», cela dépasse les limites de la tolérance républicaine. Le cardinal Barbarin a donné la réplique : «La prière a une dimension politique» (le Figaro, 13 août). Pour lui, «prier est d'abord un acte spirituel» et sur ce point, les plus laïcards n'y trouveront guère à redire. Mais prétendre que «par la prière, nous affirmons surtout que la source ultime du bien n'est pas dans l'autorité politique», c'est mettre le doigt où ça fait mal.
      Le secrétaire national à la laïcité du PRG ne s'y est pas trompé : «L'Église n'a aucune légitimité démocratique pour s'immiscer dans le débat politique en France». Non seulement il conteste la dimension sociale de la prière mais il conteste le droit de l'Église à s'exprimer sur les fondements éthiques de la vie sociale.
      Ce qui en l'homme fait l'humain.
      Pourquoi cette agressivité qui s’empare des partisans du mariage gay quand les catholiques prennent la parole pour exprimer leur point de vue? Nul n'ignore leur peu de poids politique. Ce n'est donc pas leur nombre qui effraie, ni les manifestations qu'ils pourraient tenter d'opposer à leurs contradicteurs. Ce n’est pas leur prière qui n'a aucun sens pour ceux qui n’y croient pas. Sans tomber dans la simplification, on peut affirmer que le message de l’Eglise touche un point extrêmement sensible, à l'intime de chacun... qui porte sur la conscience de ce qui en soi fait l'humain, pour reprendre le mot de Jean-Paul II. Et ce qui en soi fait l'humain est fondateur de la vie commune. Le message politique de l'Église n'est pas une opinion, ni même une théorie religieuse mais l'expression d'une réalité partagée inscrite au cœur de l'humanité, croyante ou non.
      D'où la violence de l'opposition à l'Église qui se manifeste quand les questions fondamentales touchant à l'existence humaine sont abordées dans le débat politique, car c'est aussi la légitimité du pouvoir politique qui est mise en cause dans sa confrontation avec la conscience de tous.
      Au-delà des élections, les faiseurs d'opinion savent qu'il y a un autre juge que la majorité des urnes.
      Évidemment, cette référence à cette loi humaine qui ne passe pas répond à une sagesse qui procède d'une démarche de la raison, et d'une conceptualisation ouverte à la critique.
      Elle s'inscrit aussi dans la recherche de tous les hommes vers un «langage éthique commun»(1). Si l’on cherche les fondements éthiques du droit et de la politique, deux grandes voies s'ouvrent : ou bien déterminer ce qui est humain à l'intérieur de certaines limites qui découlent de la dignité de la personne humaine, ce que l'Église appelle la loi naturelle, ou bien les définir selon des critères extrinsèques et variables, au terme d'une négociation ou d'un rapport de force.
      Impertinence de la loi naturelle
      Les revendications du lobby gay, portées aujourd'hui par le gouvernement, ont remis en scène l'impertinence de la doctrine de la loi naturelle, comme alternative à la pensée dominante.
      La critique de Luc Ferry, par exemple, philosophe libéral avant tout, est emblématique: «L'idée qui domine la doctrine de l'Église, c'est qu'il existe un ordre naturel - ce que les Grecs nommaient un "cosmos" - une organisation harmonieuse de la création dans son ensemble. De ce point de vue, tout ce qui vient troubler ce bel agencement, donc tout ce qui est contraire à la "loi naturelle" et relève du "désordre" est mauvais. En quoi la nature n'est pas seulement considérée ici comme une donnée de fait, mais bel et bien comme une norme morale»(2). Ainsi, la loi de la nature est-elle un déterminisme dont la «logique brutale» est intolérable : «Rien de plus naturel que la sélection des plus forts, rien de plus naturel qu'un virus et, pourtant, quoi de plus détestable?». On comprend que cette vision de la nature, réduite à l’univers physique et biologique, puisse apparaître comme une contrainte insupportable, et sa traduction morale comme une loi aliénante. Pour Ferry, l'honneur de la Modernité est justement dans la libération de l'ordre naturel : «Depuis le XVIIIe siècle, toute la pensée démocratique s'est construite à l'opposé de ce naturalisme. Ce qui marque la naissance de l'humanisme, c'est justement la conviction que la nature est tout sauf une norme morale, que l'éthique républicaine, comme du reste la médecine, se constituent justement dans une lutte acharnée contre la logique brutale qui règne dans la nature. La nature, pour les héritiers des Lumières, c'est l'ennemi, c'est l'égoïsme et la paresse, la brutalité et la loi du plus fort. Toute éducation digne de ce nom doit nous en arracher pour nous faire entrer dans l'espace de la civilité et de la culture».
      Voici pourquoi «la "nature des choses" a cessé de faire loi pour l'homme moderne»(3). Désormais, la liberté morale, ce n'est plus la domination même de la nature dans son ordre propre, mais sa transgression, ou sa négation pure et simple (4).
       «Je me fous de la loi naturelle !»
      Cette vision réductrice du cosmos oppose le donné biologique et la rationalité de l'humain. La raison humaine n'a plus sa place dans la nature, elle est contre la nature. Ce réductionnisme a évidemment ses sectateurs, qui voient dans la loi naturelle une violence insoutenable.
      Sur RTL, le 24 septembre 2012, Clémentine Autain, militante féministe communiste, expliquait : «Nous allons créer des parents sociaux qui n'ont rien avoir avec la nature...». «Je me fous totalement de l'état de nature ! Si je me fiais à lui, je n'aurais pas de rapport sexuel qui ne conduisent pas à de la procréation. Je suis contente d'avoir la pilule et l'avortement qui me permettent de ne pas prendre de risque. (…)Je préfère une société basée sur des principes, qu'une société qui se réfère à l'état de nature. C'est pour ça que nous sommes socialisés depuis 2000 ans».
      De façon plus politique, l'essayiste Caroline Fourest aurait affirmé : «La loi naturelle est fasciste»(5). Ou bien elle ignore ce qu'est la loi naturelle, ou bien elle ne sait rien du fascisme, car s'il est une constante du fascisme, c'est bien son opposition à la loi naturelle, le meilleur rempart qu'on n'ait jamais trouvé contre l'arbitraire politique et la loi du plus fort.
       Pour Mussolini, totalitaire revendiqué comme Hitler, le principe du droit est dans l'État, «conscience immanente de la nation», pas dans la création. On a vu dans les totalitarismes du XXe siècle une résurgence du culte païen de la nature, et cette sorte d'osmose entre le politique et l'ordre préétabli de l'univers. Mais ces théories n'étaient qu'un retour à cette conception archaïque de la nature, sans place pour la raison humaine, l'État devenant le seul principe du droit et de la morale.
      Prenons garde que les contempteurs contemporains de la loi naturelle ne versent dans la même pente: la soumission de l'ordre politique à la loi du plus fort, au mensonge organisé, à la manipulation des esprits, au diktat des intérêts particuliers...
Philippe de SAINT-GERMAIN
Paru dans Permanences d’Octobre 2012

(1) Commission théologique internationale, À la recherche d'une éthique universelle, Nouveau regard sur la loi nature/ le, n. 3, Cerf, 2009.
(2) «Le sexe, le genre... et l'homophobie», Le Figaro, 7 septembre 2011.
(3) A la recherche d'une éthique universelle, op. cit., n. 71.
(4) La montée en puissance de l'écologisme est une réponse à cette dérive, mais cette apparente opposition se loge dans le même ordre: la réduction de la nature à sa composante matérielle.
(5) Citée par Erwan Le Morhe-dec, www.koztoujours.fr.