http://www.francevaleurs.org

Le billet de la semaine
Retour
A la source
21/11/2012
Par Bruno Frappat

      A la source de tous nos tracas, et Dieu sait s'ils s'accumulent, il y a un défaut de transmission. Soit que les transmetteurs soient défaillants, impuissants ou n'ayant rien à dire. Soit que les valeurs dominantes transmises par la société environnante conduisent directement à une anomie, absence de règles, qui transforme la vie en société en compétition d'égoïsmes sacrés. Soit enfin que les récepteurs deviennent sourds à tout message contrariant leurs envies primaires, et rétifs à toute obligation. Alors, seul le clan fait loi.
      L'abolition progressive de l'autre, symbolique ou active, par l'image ou par les actes, provient largement de cette incapacité à transmettre la différence entre le Bien et le Mal. On dirait que Satan tire les ficelles et se frotte les mains devant la montée du nihilisme. Il doit se régaler à écouter les nouvelles ou à regarder les journaux télévisés...

      Nous pourrions broder des chroniques entières à partir de ce constat. Accumuler des exemples tirés de l'actualité la plus récente. Mais, pour une fois, nous céderons la place à une lectrice d'un certain âge qui a appris dans sa chair ce qu'il en coûte, parfois, de vivre, ou plutôt d'avoir survécu. Qui en a tiré des leçons de sagesse, de savoir-vivre au sens plein, et qui va, d'école en école, depuis des années, tenter de transmettre aux jeunes générations ce qu'il est important qu'elles sachent et connaissent. Qui fait le lien entre les horreurs qu'elle a connues et les valeurs à défendre.
      Voici donc cette lettre, écrite le 22 septembre, , sous le coup d'une certaine colère :
« J'ai souvent écrit à des journalistes, hélas, dans le vide. Hors du sérail, point de salut. Donc, hier, grande cérémonie à Drancy, pour l'inauguration du nouveau mémorial. Présence du président de la République. Normal. Discours du président de la République, normal.
      « Nous étions là une poignée de survivants, peut-être vingt. Les ministres présents ont eu droit à quelques mots. Des adolescents aussi, puisque cette présidence est sous le signe de la jeunesse ; mais nous, les vieux enfants rescapés, rien ! Pas un regard, pas un sourire, pas une poignée de main. Au dépôt de gerbe devant le wagon, le président, encore des adolescents ; mais un survivant ? Non. Ce n'est pas grave, n'est-ce pas, puisque très bientôt nous aurons disparu, comme on dit gentiment...

      « Autre sujet qui me met en colère. Les écoles, pour lesquelles on demande encore des moyens. Mais personne n'ose prononcer le mot discipline. Pourquoi sommes-nous revenus, quelques enfants survivants (j'avais 12 ans), ceux qui n'ont pas été assassinés tout de suite ? Parce que nous avions été élevés avec rigueur. Cela nous avait rendus forts. Notre survie a été une forme de résistance.

       « Je témoigne depuis 1995. Je vois cinquante écoles par an. Deux cents enfants par témoignage. Je vois donc plus d'enfants, de profs, de proviseurs, que n'importe quel inspecteur. Trop de professeurs font ce métier sans vocation. Trop de garçons issus de l'immigration n'acceptent pas d'être notés par des femmes. Trop d'enfants français de souche ont des parents qui ont peur d'eux et laissent tout passer et ne respectent pas le professeur... devant les enfants parfois. Trop de parents sont indifférents quand ils ne sont pas opposés (et ne se déplacent pas si les professeurs le demandent). Trop de principaux ou de proviseurs sont des "Messieurs-Pas-de-Vague"
      « Nous, les rescapés, élevés dans une violence inqualifiable, retrouvant après-guerre un pays qui ne nous attendait plus et n'avait rien prévu pour nous, nous, les rescapés n'avons pas mal tourné. Lorsque je regarde mes camarades, je suis fière de nous. Cela, je le dis dans les écoles, et ça passe bien. Pardonnez-moi de vous ennuyer »

      Vous ne nous ennuyez pas du tout, Madame, vous qui présidez l'Amicale des anciens de Bergen-Belsen. Votre lettre a été écrite avant la tragédie d'Échirolles, aux portes de Grenoble. Elle pourrait aussi bien en être l'écho. Rendre compte à sa manière de l'état d'esprit d'une bande de jeunes, sans autre loi que leur loi de bande, sans autre langue que cette violence verbale souvent incompréhensible, faite de menaces, de borborygmes haineux, de gestes obscènes. Des groupes de jeunes vacants, disponibles à l'ennui, à la férocité de ceux qui n'ont jamais rencontré quelqu'un pour leur tracer la frontière infranchissable entre ce qui se fait et ce qui ne se fait pas. Des jeunes que vous n'auriez même pas pu rencontrer dans les écoles, puisqu'ils n'y vont pas ! Dont vous auriez le plus grand mal à contacter les parents, absents, séparés, ou débordés. Des jeunes dont l'univers se limite à des drogues, de l'alcool, de la musique à pleins tuyaux, des matinées à dormir, des nuits à errer en quête de «bastons» ou à fuir devant les rondes de la police. Des vies vides, sans projets, sans futur. Où tuer peut parfois devenir un jeu collectif. Des humains exilés de l'humain, de la culture, de la morale, du respect. Des jeunes à qui rien n'a été transmis, ni promis.
      Des milliers d'habitants ont « marché » à la mémoire de leurs deux victimes. Parmi les marcheurs, des jeunes de toutes les couleurs. Des jeunes qui, eux, ont peut-être bénéficié des leçons de tolérance et de vivre-ensemble que vous allez tenter de répandre. Ceux-là, innombrables, témoignent qu'il ne faut pas désespérer de toute la jeunesse, ni embastiller toute une génération.
       Il y a plus, comme signal d'humanité forte et de dignité. Le lendemain de leur assassinat, les deux victimes devaient être les témoins du mariage d'un copain. La mère de Kevin a tenu à ce que ce mariage ait lieu et obtenu de remplacer son fils tandis que le père de Sofiane, lui, acceptait de prendre la place de son fils mort. Le mariage a eu lieu. Quelle leçon ! Quel démenti à ceux qui voudraient désespérer de l'humanité ! Preuve, Madame, que la force dont vous créditez les rescapés des camps de la mort, le goût de vivre des survivants, la transmission de cette ardeur à surmonter le mal sont tout de même passés. Les marcheurs d'Échirolles, dans leur immense variété, image de la France d'aujourd'hui, c'était comme un passage de relais dans l'histoire des valeurs humaines.
***

paru dans La Croix du 6/10/12