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Le billet de la semaine
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Les vrais enseignements des opérations militaires extérieures
14/11/2012
Dans un excellent article paru le 17 juillet dans Le Monde, le général Thomann alerte à juste titre les autorités politiques. J’en ai extrait quelques passages alors, apprend-t-on, que le gouvernement va diminuer encore les effectifs et les moyens des armées de 7.200 postes… Général Jean Delaunay
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(…)En même temps un discours commence à fleurir ici et là: celui de l'échec de la projection de forces, c'est-à-dire du déploiement de forces terrestres dans la gestion des crises, par rapport à la vertu de la projection de puissance. Des bombardements ou des tirs de missiles permettraient de vaincre un adversaire censé ployer sous l'effet d'un feu délivré à distance par des vecteurs de haute technologie. La panacée serait de compléter la projection de puissance par l'emploi de forces spéciales qu'il conviendrait donc de développer tandis que l'on taillerait allègrement dans ce qui nous reste de forces terrestres conventionnelles. Tout ceci relève de la manipulation intellectuelle.

Certes, les tirs sans la projection de forces présentent deux avantages majeurs pour les autorités politiques : - le premier est de limiter au maximum la prise de risque et l'enlisement, ce qui, au royaume du principe de précaution, apparaît comme l'alpha et l'oméga de l'intervention militaire.
Le second est de donner la priorité budgétaire aux capacités aériennes, sanctuaires de la haute technologie occidentale et, accessoirement, moteurs d'une industrie de défense qu'il est indispensable de soutenir et conforter compte tenu de son impact économique.

Pour étayer ces deux idées, deux arguments: l'exemple de l'engagement en Libye et l'orientation prise récemment par les États-Unis qui privilégieront dans le futur la projection de puissance au détriment de la projection de forces. Ils veulent désormais limiter au maximum l'empreinte terrestre et toutes ses malédictions, et de se contenter d'utiliser les éléments terrestres "indigènes" favorables, en les aidant directement au sol par des actions ciblées des seules forces spéciales. Lesquelles ont l'immense mérite de mener des actions confidentielles ne nécessitant aucune explication auprès de l'opinion publique, que ce soit pour leur engagement, leur emploi ou leurs éventuelles pertes. Secret d'état bien commode pour des politiques confrontés aux charmes de la démocratie d'opinion…

Cette approche des questions de défense s'appuie sur des analyses biaisées, sciemment ou non.
1/ Sur le plan opérationnel, la supériorité des feux n'a jamais permis de vaincre un adversaire résolu, en particulier dans les conflits asymétriques. Israël en a fait la douloureuse expérience au Liban. Par ailleurs, sans engagement au sol, il n'y a pas de contrôle réel de la situation, la liberté d'action des autorités politiques est totalement tributaire du bon vouloir des forces autochtones soutenues, comme cela a été le cas pour l'intervention en Libye.
On peut ajouter à cette carence critique l'absence totale de maîtrise du désordre qui suit inéluctablement toute bascule politique dans une région en crise, avec l'épineuse question du contrôle des armements amassés par le pouvoir déchu : les armes de Kadhafi alimentent désormais les islamistes sahéliens ... Limitée à la projection de puissance, la « victoire » est porteuse de bien des déconvenues... Ce n'est pas dans l’intervention mais dans la gestion du vide qui s'ensuit que se joue le salut de la population que l'on aspire à soutenir et ce vide ne peut être géré… sans infanterie...
2/ Les missions des forces spéciales n'ont rien à voir avec celles des forces terrestres. Elles ne peuvent donc s’y substituer. La ressource humaine répondant aux exigences de forces hautement qualifiées est limitée, sauf à en dégrader la qualité. Enfin, la formation et la préparation de ces unités sont extrêmement coûteuses. Ceci a d'ailleurs conduit en France comme au Royaume-Uni à limiter drastiquement leur format à leurs capacités actuelles.
3/ Sur le plan politique, notre siège au Conseil de sécurité de l'ONU est tributaire de notre capacité à engager des forces terrestres dans les opérations de cette organisation. Minimiser cet atout fragiliserait encore plus ce privilège très contesté. (…)
4/ Au-delà, nombre d'opérations extérieures relèvent du devoir d'ingérence humanitaire, même s'il ne s'agit souvent que d'utiliser cette référence pour préserver des intérêts stratégiques: seules les forces terrestres peuvent combiner sécurité et action humanitaire sur le terrain. On ne fait pas de l'humanitaire et on, ne contrôle pas le terrain avec un Rafale...
5/Par ailleurs, la dégradation éventuelle de notre sécurité intérieure pourrait impliquer l'engagement de forces terrestres rompues à la gestion des crises et à la maîtrise de la violence ?
6/ Et ce n'est pas dans la prétendue incapacité des forces terrestres à « vaincre » qu'il faut rechercher les causes des difficultés rencontrées. Le problème est plus politique que militaire.
Au niveau international, le vague ou l'irréalisme des mandats émis par l'ONU pour obtenir le consensus nécessaire au déclenchement d'une intervention, l'hétérogénéité des coalitions et la sous-estimation systématique des effectifs à engager, sont autant de facteurs limitant le réel pouvoir des forces sur le terrain. De plus, rétablir la normalité dans une région en crise exige de la constance dans la durée, ce qui n'est pas la qualité majeure des politiques confrontés à des opinions publiques versatiles. Cette durée implique une capacité de relève des unités engagées, ce qui interdit le « coup de poing » ponctuel et impose de disposer d'un réservoir de forces trois fois supérieur à l’effectif à engager.
Au niveau national, la limitation de la prise de risque, que va accroître la judiciarisation des opérations, l'emploi restrictif de la puissance de feu lorsque celle-ci est nécessaire, voire l'interdiction de sortir des bases pour ne pas subir de pertes, comme c’est le cas en Afghanistan, dégradent totalement les capacités d'action des forces terrestres.
Ce n'est donc pas l'outil qui est en cause mais bien l'emploi qu'en font les autorités politiques. Lorsque la conjugaison des moyens civils et militaires ne fonctionne pas, il est vain d'espérer le succès d'une opération
(…) En conclusion, si nous n'avons plus le courage d’intervenir au sol et autrement qu'à "distance de sécurité", nous devons avoir le courage même si les économies réalisées ne seront in fine qu'assez modestes au regard des gouffres budgétaires, de supprimer nos forces terrestres, car elles ont atteint un seuil en deçà duquel leur cohérence comme leurs capacités seraient plus gravement obérées. Mais il faudra en mesurer toutes les conséquences pour le rang et les ambitions de notre pays et de l'Europe.

Jean-Claude THOMANN, ancien commandant de la Force d’action terrestre !

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