http://www.francevaleurs.org

Le billet de la semaine
Retour
La confusion des genres
10/10/2012
Par Jean-François Mattéi, philosophe, professeur émérite de l’Université de Nice
Extraits de sa préface du livre « La Querelle du genre », du Docteur Christian Flavigny, aux Editions PUF

      Nietzsche voyait dans la lutte des femmes pour l’égalité des droits "un symptôme de maladie". Son diagnostic sur ce qu’il nommait alors "l’éternelle guerre entre les sexes", voire "la haine mortelle des sexes" (1), paraîtra sans doute excessif ; il est en réalité insuffisant. Car ce n’est plus de guerre entre les sexes (…) dont il est question dans les "études de genre" mais de guerre contre le sexe et de haine du sexe, qu’il soit masculin ou féminin.
      Il s’agit toujours d’une lutte pour l’égalité des droits mais, au lieu de passer par l’égalité des sexes, elle passe par leur neutralisation. Le terme de "sexe" doit être remplacé par le terme "genre".
Il ne faudrait plus parler de l’égalité des sexes, mais de l’égalité des genres (…).
      La différence sexuelle dissoute, il n’y aurait plus d’obstacle à la suppression de la différence sociale.
      Telle est la théorie du genre, ce "mythe contemporain" (…) apparu aux USA (…). Dans sa radicalité, elle affirme qu’il n’y a pas d’identité sexuelle relevant de la nature mais une identité générique, relevant de la culture, la seconde étant la cause des inégalités entre les pratiques sexuelles.
      (…) Ce n’est pas parce qu’il y aurait des hommes et des femmes qu’il existerait des comportements masculin et féminin spécifiques dans la société ; c’est parce qu’il y a des genres masculin et féminin dans la langue que la société aurait calqué des comportements différents sur ce découpage grammatical. Le français, qui n’a pas de neutre, a tendance à durcir l’antagonisme homme/ femme. L’anglais, qui possède ce neutre, a plus de ressources pour neutraliser l’opposition des deux sexes.
      La théorie du genre a pour but avoué d’en finir, non seulement avec les inégalités entre les hommes et les femmes, mais avec la séparation de l’humanité entre les deux sexes.
(…) Quelle est la raison profonde de cette volonté de suppression du masculin et du féminin.
L’enquête de Christian Flavigny sur ce qui fait que l’enfant se sent "garçon" ou "fille" établit que la différence des sexes est la matrice des identités psychologiques et culturelles. Car l’identité est une construction complexe qui implique des apports familiaux d’ordre affectif, intellectuel et social. Mais cette construction progressive ne saurait faire l’économie de cette section primitive à partir de laquelle, non seulement la masculinité et la féminité voient le jour, mais également la paternité et la maternité.
      Or, c’est bien de paternité et de maternité, donc de procréation, qu’il s’agit dans la querelle du genre. Pour que notre espèce se reproduise, la société doit accepter une différence sexuelle. La question du genre ne soulève donc pas un enjeu politique, l’égalité de l’homme et de la femme, ni un enjeu éthique, la dignité partagée des deux sexes, mais un enjeu social, celui du statut de l’homosexualité. En effet, la primauté accordée à l’hétérosexualité marginalise et culpabilise les pratiques homosexuelles ou plurisexuelles minoritaires. Sans norme biologique susceptible de déterminer le choix d’un genre, elles seraient égales aux pratiques hétérosexuelles dominantes.
      (…) Il s’agit de proposer l’homosexualité comme nouvelle norme de la vie en commun.
      Ce à quoi la théorie du genre s’attaque, c’est à la famille "hétérosexiste », père, mère et enfant.(…) L’hétérosexualité est devenue anormale, tandis que l’homosexualité, est devenue la norme.
      Imposée par des minorités, une nouvelle famille apparaît dénuée d’aspect procréatif : à l’école maternelle Egalia à Stockholm, les jeunes enfants, de 1 à 6 ans, sont appelés des "amis", jamais "filles" ou "garçons". Les mots "il" et "elle"sont interdits de cité…Blanche Neige ne s’éveillera plus au baiser du Prince Charmant et ils n’auront pas beaucoup d’enfants.
      L’un des aspects majeurs de l’ouvrage du docteur Flavigny tient au rapprochement qu’il établit entre la théorie du genre et le relativisme culturel.(…). L’histoire entière de l’humanité devient arbitraire dès lors qu’elle élimine toute détermination naturelle ou culturelle. Tels sont les travaux des déconstructeurs du sens comme Jacques Derrida, Hélène Cixous ou Richard Rorty.
      Pour eux, l’hétérosexualité n’est pas une pratique orientée par la nature mais l’effet d’un déterminisme social qui a imposé sa norme oppressive. La thèse du gender revient à imputer à l’hétérosexualité tous les maux de l’humanité. "Il faut détruire politiquement, philosophiquement et symboliquement les catégories d’“homme” et de “femme” ". Et cette destruction s’impose parce qu’ "il n’y a pas de sexe", car c’est "l’oppression qui crée le sexe et non l’inverse" (5)
      Lorsque le docteur Christian Flavigny remarque qu’un "regard désincarné" préside à la théorie du genre qui évacue l’anatomie, la physiologie et la génétique, c’est- à- dire le corps, il met en évidence l’abstraction d’une construction virtuelle qui réduit le sexuel à ses apparences sans en pénétrer l’énigme. Mais, pour accéder à la maternité, il faut avoir un sexe et des organes reproducteurs, ce qui est intolérable pour les déconstructeurs. La société nouvelle est en marche vers un monde sans procréation ni oppression qui, le mauvais sexe mis à nu, se drapera d’un bon genre. Quand le couple de l’homme et de la femme aura été enfin neutralisé, chacun partagera la leçon du personnage de Proust : "Dire que j’ai gâché des années de ma vie, que j’ai voulu mourir, que j’ai eu mon plus grand amour pour une femme qui ne me plaisait pas, qui n’était pas mon genre !"
***
(1) F. Nietzsche, Ecce Homo, "Pourquoi j’écris de si bons livres", § 5. Souligné par Nietzsche
(2) Dans tous les travaux sur le genre, substitué au sexe, le terme de "sexe" revient malgré tout, comme un retour du refoulé, pour indiquer un rapport charnel qui implique bien l’usage de l’appareil reproducteur de l’homme et de la femme.
(3) V. Margron et É. Fassin, (4) 1. J. Butler, "Le transgenre et les "attitudes de révolteSexualités, genres et mélancolie. S’entretenir avec Judith Butler, sous la direction de Monique David- Ménard, Paris, Campagne Première, 2009, p. 22.
(5) M. Wittig, La Pensée straight, Paris, Éditions Amsterdam, 2007, p. 13 et p. 36.
(6) 1. J. Butler, Trouble dans le genre. Le féminisme et la subversion de l’identité, Paris, LaDécouverte, 2006, p. 73. (7) 1. F. Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, I, "La vieille et la jeune femme".
***
La_querelle_du_genre(Flavigny)
La confusion des genres(Mattei)