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Le billet de la semaine
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De la guerre et des médias
29/08/2012
      Il n’est pas nécessaire d’être un partisan du président Assad mais simplement un observateur aimant la vérité pour être perplexe devant les récits d’atrocités liées à la guerre civile de Syrie. Le nombre total de victimes est très incertain, comme il advient d’ailleurs dans toutes les tragédies de ce genre. (…)
      L’autre question est de savoir qui est responsable de ces massacres ? Dès lors qu’il y a deux camps disposant d’armements létaux, on peut supposer que le bilan est partagé, sans doute inégalement mais partagé quand même, surtout si certains adversaires d’Assad se réclament d’Al Qaida. (…)
      Mais dès lors que sont annoncées des atrocités, la presse "occidentale", c’est-à-dire les journaux et les médias audiovisuels, est quasi-unanime à en imputer la responsabilité au régime. Tel fut le cas de la récente tuerie de Houla alors même que cette ville était, semble-t-il, contrôlée par l’opposition. Les pays occidentaux et arabes ont aussitôt renvoyé les ambassadeurs de Syrie en représailles contre le pouvoir en place. Or les informations reçues depuis renforcent l’hypothèse que la responsabilité de ce massacre pourrait plutôt revenir aux opposants (si tant est que tous les cadavres exposés aient été récoltés sur le champ de bataille et non sortis de la morgue comme ce fut le cas à Timisoara). Les mêmes doutes existent pour la plupart des incidents les plus médiatisés de ces dernières semaines.
      On relève par ailleurs que la principale source des organes de presse occidentaux, l’Observatoire syrien des droits de l'homme, se résume à un seul opposant exilé depuis longtemps en Grande Bretagne.(…)
      En formulant ces observations, nous ne disons ni que le régime d’Assad soit innocent, ni même qu’il ne porte pas la part la plus lourde des responsabilités des massacres. Mais qu’il en porte la responsabilité exclusive est pour le moins peu vraisemblable.
      D’autant que les vingt-cinq dernières années ont vu se multiplier, sur le thème humanitaire, des opérations de manipulation de l’opinion de grande ampleur: Timisoara, le Kosovo, les prétendues armes de destruction massive de l’Irak, le Rwanda. Etc… Admettons que la menace que le régime de Kadhafi faisait planer sur une partie de ses compatriotes pouvait justifier une intervention, il reste que les dégâts causés par celle-ci ne sont pas encore connus.

      Si l’on tente d’y voir clair dans les mécanismes médiatiques à l’œuvre dans ces affaires, on pourrait les ramener à deux ressorts sociologiques simples touchant les journalistes de profession, spécialement les plus jeunes: le premier est la déformation moralisante qui les pousse à chercher dans toute situation complexe des bons et des méchants. Cette approche présente plusieurs avantages : elle permet de comprendre vite (ou d’avoir l’impression de comprendre) une situation compliquée; elle fait de chaque journaliste un missionnaire ou un justicier, non seulement rapporteur de faits mais agent du bien.

      Enfin, il est bien connu que présenter les choses, dans un article ou dans un livre, en blanc et noir, à la manière d’un western, attise l’attention du public, là où une présentation en nuances l’ennuie.
      Le second ressort est que le traitement particulier dont bénéficie la profession fait que les journalistes, de quelque bord qu’ils soient, vivent ensemble et que celui qui débarque sans savoir où sont les bons et les méchants le demandera aux autres et aura vite fait de se rallier à l’opinion commune.
      Manichéisme et grégarité semblent ainsi les deux mamelles de l’information de guerre.

Et si les mécanismes de travestissement des faits sont mis en place, l’enquête de terrain est à peine nécessaire : si on apprend qu’à tel endroit un massacre a été commis, ce ne peut être que par les méchants. Le correspondant de presse qui se fonde sur une idéologie manichéenne et l’unanimité de sa corporation n’a plus besoin de faits, il peut se contenter de ce que Kant appelait les jugements synthétiques à priori.
      Outre qu’elle déforme la vérité, on voit au passage à quel point une telle attitude est potentiellement criminelle. Prenons le cas de la Syrie : les opposants au régime d’Assad, qui possèdent à fond ces mécanismes, ont intérêt aujourd’hui à perpétrer le maximum d’atrocités puisque celles-ci seront mises sans examen sur le compte de leur adversaire, chacune d’elle sera une victoire psychologique de plus.
      Ce caractère unilatéral ne se résume donc pas à une simple donnée sociologique endogène aux milieux de l'‘information. L’information est devenue une arme de guerre. Et comme telle, elle fait appel aux techniques les plus sophistiquées : elle se trouve manipulée par des gens qui en possèdent tous les ressorts et jouent sans doute comme sur du velours sur la naïveté et l’idéalisme de jeunes journalistes. Le paradoxe est que la plupart de ces correspondants de presse sont orientés à gauche, c’est-à-dire que, pris un à un, ils sont sans doute opposés à la suprématie américaine, critiques de la finance internationale qui la sous-tend, de la prison de Guantanamo etc. Qu’ils en arrivent à être de manière à peu près systématique les fantassins de la guerre médiatique menée par la grande puissance en dit long sur la sophistication des mécanismes à l’œuvre. Sous réserve d’une étude approfondie du sujet qui ne pourra généralement se faire qu’avec le recul de plusieurs années, , quand tel ou tel régime est présenté comme le plus odieux de la terre, on n’est certain que d’une chose : il déplaît à la puissance dominante.
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Extrait d’un article de Roland Hureaux paru dans la Dizaine de Magistro

De la guerre et des médias
Magistro - Un autre regard pour donner du sens à la chose politique - Mardi, 28 Août 2012