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Le billet de la semaine
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Les sociétés basculent vite vers la barbarie
06/09/2006

       Question : Vous alertez vos lecteurs sur les principaux dangers qui menacent « L'humanité » de l'homme d’aujourd'hui. Quels sont-ils ?

       « On n'a jamais tant exalté aujourd'hui, avec raison, les «droits de l'homme» et la nécessité de les défendre mais, en même temps, on a de plus de mal à définir ce que j’appelle « le principe d’humanité ». Nous nous découvrons infiniment plus proches des animaux que nous n’avions cru pendant des siècles. Dans un autre domaine, les sciences cognitives brouillent la frontière entre l'humain et la machine et comparent le cerveau à un ordinateur. Enfin, sur la question du droit, l'immense question concernant la brevetabilité et la marchandisation du vivant conduisent à déplacer la frontière entre l'humain et « la chose ».
       Ainsi, de mille façons, les définitions de l'humain deviennent problématiques. A partir de cela, des interprétations philosophiques voient le jour, remettant dangereusement en cause les fondements mêmes de l’humanisme. Je trouve redoutables ces interprétations qui poussent à accepter n’importe quelles transgressions éthiques.
       Nous sommes engagés, depuis une vingtaine d'années, dans une prodigieuse mutation anthropologique et historique. Que ce soit sur le terrain de l’économie (la mondialisation), celui de la révolution numérique ou de la biologie, nous vivons des changements dont on n'a pas encore mesuré la portée. Le philosophe Michel Serres y voit une révolution aussi importante que celle, il y a douze mille ans, qui nous a fait passer du paléolithique au néolithique. Cette incroyable bifurcation de l'aventure humaine est porteuse d’autant de promesses que de menaces. La question essentielle est donc celle-ci : saurons-nous garder le contrôle de ce qui nous arrive, ou bien, serons-nous emporté par un mouvement devenu hors-contrôle ?
       Je crois que c'est aujourd'hui le risque majeur. La course folle, la fuite en avant, le rôle déterminant des processus mécaniques et qui font fi de la volonté humaine.
       C'est vrai pour la mondialisation que personne ne maîtrise. C'est également vrai pour les technosciences qui, pourrait-on dire, avancent toutes seules et invitent les humains à courir derrière elles .
       Cette dépossession insidieuse est en train de remettre en question la démocratie elle-même, c'est-à-dire la possibilité pour les hommes de choisir leur avenir. » (…)
... « Je suis un homme très ordinaire qui essaye méthodiquement de comprendre ce qui nous arrive, en partant à la rencontre des principales disciplines du savoir, aujourd’hui trop morcelées et compartimentées. J’essaye d’être le messager, le transmetteur entre ceux qui savent et ce qui veulent apprendre et comprendre.
( ) Le travail de reporter de guerre que j'ai accompli pendant 15 années m'a appris une chose essentielle: ce qu'on appelle la civilisationla civilité est quelque chose de bien plus fragile qu'on ne le pense. À tout moment, n'importe quelle société peut basculer dans la barbarie. De cette expérience, j'ai gardé au fond de moi une certaine façon d'être en alerte.
       Dans le même temps, j’ai vu tant mourir que j'ai appris à relativiser les tracas ordinaires et les querelles de surface qui occupent nos sociétés riches et repues.
       Nous vivons, au sens étymologique du terme, des temps apocalyptiques. Cela implique à la fois un effondrement et un surgissement, une destruction et une renaissance. Aujourd'hui, nous vivons les deux à la fois : l'effondrement du vieux monde nous pousse au désarroi et à l'inquiétude alors que nous avons du mal à discerner le surgissement, c'est-à-dire la renaissance. Il est de notre responsabilité que cette dernière emporte sur la destruction. La question de l'espérance agissante n’a jamais été aussi centrale qu’aujourd'hui
( …) Certes, l’humanité a déjà vécu d’immenses bouleversements ou ruptures historiques. Pensons à la fin de l'Empire Romain au Ve siècle, à la Renaissance, mille ans plus tard, au Siècle des Lumières. Toutefois, plus je travaille cette question plus je me persuade que la mutation contemporaine est bien plus décisive. Elle touche, cette fois, les fondements même de l'aventure humaine. Elle concerne, en profondeur, notre façon de penser le monde et l'humanité de l'homme.
(…) Je constate aujourd'hui une vitalité extraordinaire de réflexion. Le crétinisme médiatique audiovisuel, avec son bruit de grosse caisse, nous ferait presque oublier que des milliers d’intellectuels sur la planète travaillent avec acharnement à penser le Nouveau Monde qui surgit devant nous. C’est pour cela que je suis passionné par mon époque et pas du tout catastrophiste ou nostalgique. Le seul problème, et il est énorme, c'est la parcellisation du savoir, d'où mon envie de jouer, modestement, le rôle de messager entre les disciplines. À tous les chercheurs spécialisés, je dis : « acharnez-vous à jeter des passerelles avec les autres disciplines du savoir ! »
(…)
       Nous avons, pour l'instant, du mal à penser le changement parce que ce dernier a été si rapide que nous n’avons pas eu le temps de forger les concepts qui permettent de rendre chiffrable, visible, la réalité nouvelle. Pour le moment, on pourrait dire que les changements ont été plus vite que la pensée. C'est ce retard qu’il s’agit de combler pour que le monde redevienne « pensable ». Pour le moment, soyons honnêtes il est encore largement « à penser ». (…)

       « La peur, le pessimisme, le catastrophisme n'ont aucun sens. Ils conduisent à la nostalgie, au regret, aux envies de « restauration » qui sont toujours vouées à l’échec. C'est ce que j'appelle « la pensée grognon ».
       En revanche, la confiance ne doit pas nous conduire à la jobardise éblouie, au consentement irréfléchi à ce qui est nouveau. Le culte infantile de la modernité, en traitant tous les autres de « réacs », constitue une figure moderne de la bêtise. Je plaide, quant à moi, pour un optimisme lucide et critique. Encore une fois, j’utiliserais volontiers le mot espérance ou celui de détermination
       ( …) Mon travail de correspondants de guerre m’a aidé à comprendre et même à intérioriser ceci : l’invincibilité de l’espérance humaine, l'incroyable capacité inventive de l’humain. Partout dans le monde, dans des pays livrés à la destruction, à la tragédie, au massacre, j'ai rencontré des hommes et femmes qui demeuraient debout et qui, inlassablement, ravaudaient ce qui avait été déchirée, reconstruisaient ce qui avait été jeté à terre, se remettaient en chemin, retrouvaient confiance et courage, renonçaient à la haine et à la vengeance. C’est à l’égard de ces millions d’anonymes que je me sens en dette. Grâce à eux que je suis délibérément un « optimiste », c'est en côtoyant la mort que j’ai appris l’importance de la joie, au sens où l'entendait Bernanos. »
(…)
       « Les Chrétiens sont les héritiers et les dépositaires d’une parole évangélique qui a fendu en deux l’histoire du monde. J’ai parfois l’impression qu’ils oublient – que nous oublions- la puissance subversive de cette « Bonne Nouvelle ».
Jean Claude Guillebaud
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Extrait d’un entretien paru dans la Croix du 17/8/06
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