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Le billet de la semaine
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Découvrir ce qui nous est commun
14/03/2012
Il s’agit d’une communication du Père Jacques Levrat à Rabat (lors des journées interreligieuses d’Octobre 2007, puis à Fès en novembre de cette même année (lors d’un congrès international sur les civilisations et la diversité culturelle)

    « De loin, je crus voir un animal. Il s’approcha et je compris que c’était un homme. Il s’approcha encore, et je m’aperçus que c’était mon frère». Apologue tibétain

    Le dialogue, comme toute activité humaine, comporte des risques... Un des risques les plus répandus consiste à mettre l’accent sur les différences qui séparent et d’oublier ce qui est commun !
    Cette intervention, située dans le contexte des traditions abrahamiques, se propose de montrer que le dialogue interreligieux, doit aussi porter sur ce qui nous est commun. Car ce commun est le fondement sur lequel peut se construire un monde solidaire dans lequel les différences - aussi importantes soient-elles - peuvent être assumées pacifiquement et, mieux encore, vécues comme des questions, des domaines à explorer, des richesses potentielles... Cette intervention se développera autour de trois axes : nous sommes dans un seul monde, nous devons y vivre en frères, sous le regard de Dieu.

    - 1 - Découvrir ce Monde et sa beauté ...

    Les textes de la Bible, comme ceux du Coran , invitent les croyants à admirer la Création que Dieu nous donne, et à le louer pour cette Création.
    Dieu, en effet, avant de se manifester par sa Parole, se manifeste à nous par sa Création : en découvrant le monde nous sommes conduits à découvrir le Créateur !
    Consciente de cela, la théologie chrétienne de la révélation n’hésite pas à parler du liber naturae (livre de la nature), et du liber scripturae (livre de l’Ecriture) ces deux approches se complétant et se questionnant... Cette approche se retrouve, avec des tonalités diverses, dans les traditions juive et musulmane. C’est pourquoi les hommes, depuis toujours - au-delà des différences culturelles et religieuses - s’efforcent de déchiffrer avec passion le grand livre de la nature. Livre que Dieu Lui-même a écrit ! Les savants, grecs et arabes en particulier, et beaucoup d’autres après eux, ont développé une approche scientifique de la nature. Cette approche est importante, elle est cependant limitée et elle n’est pas accessible à tous. Par contre, l’approche intuitive, esthétique, spirituelle... est possible pour tous. C’est elle qui retiendra ici notre attention.
    Elle peut s’exprimer de multiples manières : le poète Abdelmajid Benjelloun, n’hésite pas à écrire dans un de ses aphorismes : « Il y a en chaque être un murmure vivrier de Dieu» .
    De son côté, le poète et penseur chinois, François Cheng, dans son livre Cinq méditations sur la beauté écrit : «Chaque expérience de beauté, si brève dans le temps tout en transcendant le temps, nous restitue chaque fois la fraîcheur du matin du monde» . On peut se laisser saisir par la beauté d’un lever de soleil, et vivre des moments d’intense émotion, de contemplation silencieuse. Le monde émergeant des ténèbres nous apparaît alors comme au premier jour de la Création...Un monde qui nous est donné, que nous pouvons accueillir avec admiration et joie...
    Devant cette beauté, qui dépasse notre entendement, on saisit quelque chose de la réalité du Monde et de son mystère. Une Création vivante, mystérieuse, qui suscite notre admiration, notre contemplation, elle nous permet de nous élever à une beauté supérieure à une joie indicible... François Cheng souligne la richesse, la profondeur de cette contemplation ; il a su exprimer cela dans une formule belle et forte : «chaque expérience de beauté rappelle un paradis perdu et appelle un paradis promis».
    L’émotion ressentie devant un beau lever de soleil dilate le cœur, élargit l’horizon dans le temps, mais aussi dans l’espace. Elle permet de prendre conscience que nous ne sommes pas seuls mais solidaires de toute l’humanité.
    La Création est vivante, je me dois de l’accueillir comme un don divin, toujours nouveau... Pour cela, je dois me libérer de mon ‘ego’, sortir de ma coquille, de ma bulle de mon petit univers, pour me décentrer et me resituer dans ce Monde que j’habite avec mes frères humains. Monde qui nous est donné pour que nous l’habitions ensemble, solidairement.
    Chaque personne a sa place en ce Monde, quelle que soit son histoire personnelle et communautaire... Chacun est responsable de ce don que Dieu nous fait. Cette prise de conscience est au fondement de notre solidarité humaine : nous avons été créés par Dieu pour vivre ensemble. Et, ensemble, au-delà de toute spécificité culturelle et religieuse, nous sommes responsables de ce don qui nous est fait.
    Alors, allons-nous passer à côté de cette beauté dont Dostoïevski a écrit qu’elle sauvera le monde, et consacrer notre temps à souligner nos spécificités, notre originalité, notre identité ?
    A nous quereller pour affirmer notre supériorité et passer notre temps à dévaloriser les autres, à les abaisser, parce que nous n’avons pas la possibilité, ou le courage, de nous élever ?
    Notre responsabilité humaine, commune, est fondamentale. La mondialisation, mais aussi la sécularisation, nous invitent à porter un regard positif sur ce monde. Cette Terre nous est donnée, nous en sommes responsables. Apprenons à en admirer la beauté, à la respecter, à l’aimer pour y vivre ensemble, et y vivre en paix !

    - 2 - Découvrir des Frères

    Cette beauté du monde nous invite aussi à renouveler notre regard sur les habitants de ce monde. Comment les regardons-nous ?
    Il y a quelques années, un livre sur le Choc des civilisations a soulevé de graves questions, mais le plus souvent la théorie évoquée était ressentie comme un débat académique ou politique qui se passait ailleurs !
    Or un jour, presque par hasard, dans un texte de Pierre Claverie - un ami, évêque d’Oran, trop tôt disparu - j’ai trouvé une image qui a beaucoup stimulé ma réflexion... Pierre évoquait : « les personnes qui pratiquent le dialogue comme des boules de billard». La question du choc des civilisations prenait alors une forme très concrète, très pratique ... Un problème universel, oui, mais touchant la vie quotidienne, de chacun de nous.
    Sommes-nous des boules de billards ? Des êtres enfermés dans leurs certitudes, condamnées à nous entrechoquer sans fin ? Ou bien, des êtres sensibles, limités, humbles, pleins de désirs, d’attente, d’espérance, en recherche de vérité, en quête d’amitié ? Qui suis-je ? Un vivant, capable d’échanges avec d’autres vivants, ou un être prisonnier d’une identité figée ?
    Lorsque nous nous heurtons à une boule de billard, pleine de prétentions et de certitudes, le choc est douloureux ! Alors que, devant un visage qui s’ouvre, un sourire qui se dessine, nous éprouvons une vraie joie.
    Lorsque deux personnes s’ouvrent l’une à l’autre il y a échange de mots, un échange encore limité. Mais il peut être bien plus que cela... Il peut devenir une attitude intérieure d’accueil de l’autre qui conduit de découverte en découverte, à des horizons toujours nouveaux !
Cela a été fort bien exprimé par Louis Massignon :
« On ne trouve la Vérité qu’en pratiquant l’hospitalité ».
Hospitalité, chère à Massignon dans la ligne de notre ancêtre Abraham.
    D’où l’importance du dialogue qui nous conduit à rechercher, à découvrir, et à accueillir l’autre, tel qu’il est, avec toutes sa richesse, et sensible à ce qu’il a de meilleur.
    Je découvre alors que cet autre, qui de loin me faisait peur, (cf. la citation en exergue de ce texte) que je voyais venir comme celui qui risque d’empiéter sur mon territoire, je découvre qu’il est homme, comme moi, que nous appartenons à la même famille et que dans cette famille nous pouvons nous accepter comme des frères et nous accueillir avec nos différences...
    Si, de plus, je me situe au cœur de la tradition abrahamique, je me rends compte que l’Autre, tout comme moi, est créé ‘à l’image de Dieu et à sa ressemblance’... Il a donc reçu le ‘souffle’ divin et porte en lui une marque, une trace de ce divin. C’est la raison profonde qui exige de le respecter, qui interdit de le tuer physiquement, certes, mais aussi moralement. Et qui, plus que cela, invite à entrer en dialogue avec lui.
    Cet autre porte en lui une marque divine que je dois découvrir... Le dialogue permet de dépasser les apparences pour découvrir le meilleur de l’Autre ! Ce meilleur est là, mais pas toujours facile à discerner ! Il y a beaucoup d’obstacles qui brouillent les regards : stéréotypes, a priori, plus ou moins conscients... Il y a aussi beaucoup de scories accumulées tout au long de l’histoire. Les visages sont, en partie, défigurés... Ils ont perdu de leur splendeur première... Mais la foi convainc d’aller au-delà des apparences pour découvrir sa vraie beauté, cette ‘image et ressemblance divine’ toujours présente...
    Alors, comme des frères, nous pouvons vivre et grandir ensemble et assumer nos différences. Le grand sage africain, Amadou Hampâté Bâ, l’a bien compris. Je le cite :
« Tu penses comme moi, tu es mon frère. Si tu penses autrement que moi, tu es deux fois mon frère parce que grâce à la richesse que tu m’apportes et à celle que je te donne, nous commençons à nous enrichir mutuellement et à être deux fois plus frères».
    En quelques mots Hampâté Bâ a su exprimer la richesse du dialogue, de l’hospitalité.

    3 - Découvrir Dieu aujourd’hui

    Revenons, maintenant, à l’image des boules de billard : elles sont imperméables et se déplacent dans un espace clos, horizontal. Elles n’ont aucune dimension spirituelle, elles ne peuvent s’élever...
    Trop souvent, lorsque des hommes de religion dialoguent, ils se situent de cette manière : prisonniers d’un univers fermé, sans transcendance. Le dialogue est alors stérile, parfaitement inutile. Par contre, dès qu’ils sortent de cet univers clos, ils se situent en croyants, c’est-à-dire qu’ils se placent sous le regard de Dieu ; le dialogue prend alors une tout autre dimension. En effet Dieu, que nous qualifions de ‘Plus Grand’, Allahu akbar, est le partenaire premier de tout dialogue, celui qui le rend possible et fécond ! En sa présence, nos mots, notre langage se découvrent bien pauvres, bien limités. Mais, dans l’espace de liberté que Dieu nous ouvre, nous pouvons nous rencontrer, nous accueillir, nous découvrir, avoir des relations fécondes !
Si nous sommes ouverts à Dieu, à un Dieu Vivant, nous serons aussi ouverts à l’avenir ; un avenir à construire avec Lui... Les religions doivent s’appuyer sur leur passé, leurs traditions, certes, mais ne pas s’y limiter. Le Monde attend des traditions religieuses un message actuel qui soit porteur d’espérance. Il en va de l’avenir de la foi dans ce monde. Cela est aussi de notre responsabilité !
    La tradition juive, depuis Abraham est ouverte à l’avenir, et, par son messianisme, elle laisse ouverte la porte à cet avenir. Elle peut, tout comme les autres traditions, commettre des erreurs, avoir des réactions passéistes, mais les croyants juifs demeurent en attente, en désir, cela est essentiel. Un espace d’avenir peut s’ouvrir.
    De leur côté, les chrétiens, surtout ceux d’Occident, ont trop souvent considéré que la révélation était close à la mort des derniers apôtres de Jésus, témoins de sa mort et de sa résurrection. Ils se sont beaucoup centrés sur l’institution Eglise et ses dogmes, ce qui est essentiel ; mais, trop souvent, ils n’ont pas été suffisamment attentifs au dynamisme de l’Esprit de Dieu à l’œuvre dans le monde actuel : Esprit envoyé par Jésus, dont l’Evangile dit : qu’Il souffle où il veut et on ne sait où Il va...
    De leur côté, certains musulmans comprennent le Coran, ‘sceau de la prophétie’, comme un point final. Lorsqu’ils mettent l’accent sur la littéralité du texte ils risquent d’être peu disponibles à l’avenir... Par contre ceux qui s’attachent à l’esprit du texte, à l’effort d’interprétation, l’ijtihad, au ruh ... sont disponibles à l’avenir !
    Dieu est vivant. Il se manifeste à nous, aujourd’hui, comme hier, dans la Création qu’Il nous confie. Il nous éclaire par ses prophètes, ses envoyés ! Il se manifeste également dans les visages humains que nous rencontrons car ils sont marqués de son image et de sa ressemblance.
    L’hospitalité, la rencontre, le dialogue permettent de découvrir ce Dieu, toujours présent et agissant, dans ce monde qui nous est commun ...
Il y a en chaque être un murmure vivrier de Dieu.

Jacques Levrat - Prêtre à Beni Mellal,
Dialogue interreligieux
© Diocèse de Rabat

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