http://www.francevaleurs.org

Le billet de la semaine
Retour
LE PRINCIPE DE PRECAUTION A LA SAUCE MILITARO-JUDICIAIRE
07/03/2012

      Bigeard est mort ! Heureux est-il ne n’avoir pas appris les nouveaux types de tourments subis par ses petits successeurs : un juge (civil) est en effet chargé d’enquêter officiellement sur les circonstances de l’embuscade d’Uzbin en août 2008 qui a coûté la vie à dix de nos soldats.
      Il s’agit, à la demande des familles, d’établir les responsabilités du commandement dans cette tragique affaire, un drame parmi bien d’autres sur cette terre sanglante mais qui m’a particulièrement ému, moi qui ai eu autrefois la chance de survivre à d’autres embuscades.
***

      Classique dans les armées anglo-saxonnes, cette première en France me surprend et m’inquiète. En premier lieu et à titre personnel, j’en conteste doublement le principe. Je m’étonne d’abord qu’on reçoive comme fondée la plainte des parents de volontaires qui savaient, en s’engageant, les risques qui font le quotidien du soldat.
      Je trouve en outre malvenue l’intervention de la justice dans des affaires opérationnelles comme celles-ci. Elles sont par essence complexes, faisant intervenir des éléments nombreux et divers. Au premier rang de ces éléments, l’ennemi qui, lui, ne se sent soumis à aucune loi…
      Je note que le parquet lui-même avait d’abord fait appel de cette initiative judiciaire, le Ministère de la défense étant sans doute réticent à voir des magistrats pénétrer dans un domaine qui leur est étranger et où il leur sera difficile apparemment d’aboutir à des conclusions objectives.
      La cour d’appel en a décidé autrement. Cela m’afflige.
***

      Par ailleurs, je déplore l’atteinte au moral de nos jeunes camarades que provoquera sans nul doute indirectement ce que je qualifierais volontiers d’ingérence.
      Jusqu’ici, nos unités d’Afghanistan avaient déjà à affronter, sur un terrain très difficile et sous un climat éprouvant, des adversaires courageux et rusés qui n’hésitent ni à faire un large appel à la trahison, ni à contraindre la population civile à les renseigner, les soutenir et les cacher.
      Des années d’affrontements ont permis à ces guerriers d’apprendre non seulement le service d’armes modernes mais aussi la mise en œuvre d’engins de mort improvisés, difficiles à neutraliser.
      (Devant cette menace, notre commandement a d’ailleurs, très tôt, pris des mesures et imposé des contraintes aux combattants pour minimiser leurs pertes : port obligatoire d’un gilet pare-balles de 18 kg qui s’ajoutent au poids de l’équipement , transport des fantassins en véhicules blindés, utilisation de moyens électroniques pour détecter et neutraliser les pièges, engagement de détachements interarmes à effectifs relativement importants disposant d’appuis de feu sérieux terrestres et aériens, évacuation des blessés bien organisé de jour et de nuit…
      Bref, rien à voir avec notre rusticité subie en Indo et en Algérie.)
***

      Dans ce contexte déjà sévère, nos soldats viennent, j’imagine, de subir un choc psychologique supplémentaire avec l’annonce par le pouvoir politique de notre retrait progressif d’Afghanistan. «Si nous devons nous en aller, pourquoi donc continuer à nous faire risquer notre peau tous les jours ?» doivent-ils penser…
***

      Comme si tout cela ne suffisait pas, de même qu’elle intervient dans les accidents du travail, voilà maintenant que la Justice de notre pays (déjà saturée de dossiers, nous dit-on !) va se mêler d’enquêter sur le déroulement même des opérations.
      Je considère qu’il y a là, et confusion des genres, et abus de pouvoir juridique, et risque de blesser inutilement au cœur et au cerveau nos combattants et leurs chefs … sans parler de la plaie douloureuse que cela ravive en nous, les anciens.
***

      Cela dit, je reconnais que les militaires ne sont pas au-dessus des lois. Je trouve normal que ceux qui auraient commis des crimes ou des délits de droit commun soient jugés et, le cas échéant, condamnés. Ancien responsable militaire, je sais que les chefs exerçant un commandement, notamment au combat, doivent être prêts à répondre en permanence de leurs actions devant le pouvoir politique et devant leur hiérarchie.

      Je viens précisément de lire «Le complexe de l’autruche», de Pierre Servent. Cet historien s’applique à analyser les causes de nos défaites militaires de 1870, 1914 et 1940. Il stigmatise aussi en conclusion quelques graves ratés politico-économiques contemporains qu’il attribue aux mêmes erreurs de base : faillite du renseignement ou refus de voir la réalité en face, d’où doctrine inadaptée et incapacité à s’adapter aux circonstances, sans parler de nos travers gaulois bien connus : querelles intestines et tendance à l’arrogance…

      Dans le cadre dramatique de ces trois guerres, surtout rapporté à l’héroïsme de nos soldats sous le feu, aucun juge ne s’est cru en droit d’enquêter après coup, ni sur la charge des cuirassiers dans les houblonnières de Morsbronn le 6 août 1870, ni sur l’offensive des pantalons garance d’août 1914 devant Charleroi, ni sur la désastreuse entrée en Belgique de notre 1° Armée en mai 1940.
      (Encore que, dans ce dernier cas, le Gouvernement de Vichy ait organisé le procès de Riom pour juger les responsables politiques et militaires de la défaite. Leurs fautes respectives étant largement partagées, le procès a d’ailleurs abouti à un fiasco…)
      Même si de nombreux livres et articles ont paru sur le sujet, aucun juge n’a, non plus, osé faire d’enquête proprement judiciaire sur le drame de Dien-Bien-Phu…
      Les temps ont changé et les mentalités aussi. Le principe de précaution, tristement mis à toutes les sauces, risque maintenant d’envahir l’armée.
      Si la tendance continue et si l’enquête aboutit à donner tort au commandement, coupable de mettre en danger la vie des soldats… quel chef de section se hasardera demain à désigner l’éclaireur de tête chargé de reconnaître un carrefour suspect ?

      Que chacun fasse bien son métier et s’y tienne !
      En l’occurrence, s’agissant d’une fonction régalienne de l’Etat, je crois que, selon le niveau des faits, c’est plutôt au Pouvoir Politique ou au Commandement militaire de rechercher et de sanctionner les fautes éventuellement commises. Je pense d’ailleurs, même sans connaître le dossier, que l’échec en question était dû, comme souvent, à la conjugaison de plusieurs éléments négatifs… L’armée de terre semble d’ailleurs en avoir tiré des leçons puisque chaque séjour en OPEX est dorénavant l’objet d’une longue et rigoureuse préparation technique et psychologique

      Cela dit, il y a au combat, notamment dans ce genre de guerre, un élément qui échappe à toute règle et que ni le Commandement ni l’Institution Judiciaire ne seront jamais capables de mettre en cause sur le fond. C’est la chance, notamment dans sa dimension « pif », c’est à dire l’intuition.

      Je fais partie de ces survivants à la baraka qui avons , un jour, éprouvé sur le terrain un irrésistible pressentiment du danger immédiat. J’ai senti que l’adversaire était là, tapi, à nous attendre.
      J’ai mis mes gens à couvert et déclenché le feu le premier. Dès lors, nous avions gagné.
      Le chef de section d’Uzbin n’a pas eu cette chance. Il en est mort.
***

      Pour revenir à l’enquête judiciaire, elle n’est pas de nature à apaiser la douleur des familles et , selon moi, menace le moral, donc l’aptitude opérationnelle de nos forces ?
      Les soldats connaissent et appliquent dans leur domaine le principe de précaution mais ils savent aussi prendre des risques. C’est ce qu’ont fait les Leclerc et les Bigeard.
      Restons-leur fidèles et, surtout, prenons garde de ne pas introduire dans nos armées
la mentalité parapluie!

Général Jean Delaunay (en 2° section)
Le complexe de l’autruche