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Le billet de la semaine
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Les voyages forment la jeunesse
28/12/2011
      Mon petit-fils Matthieu rêvait d’accomplir un exploit : relier Lyon à Vladivostok en vélo via l’Espagne, le Maghreb, le Moyen –Orient et l’Asie Centrale. Il l’a fait. Je lui laisse la parole autour du proverbe :
JD            

Les voyages forment la jeunesse

      Un jour, j’ai lu un livre. Il y a des jours comme ça. Un livre pas forcément extraordinaire par l’écriture mais qui a tout déclenché.
      On a les fusibles qu’on peut : certains s’enflamment et se mettent à courir le monde à la lecture des récits d’un Monfreid sur son boutre, d’un Kessel sur un Latécoère ou d’un Bouvier en Topolino.
      Moi, je dois tout à Edouard Cortès et à Bucéphale, sa « deuche » cabriolet.
Son épopée de Paris à Saigon en passant par Kaboul avec un de ses grands amis, il la raconte dans son livre éponyme «Paris-Saigon. 16000 km sur les routes du monde.»
      Quand j’ai refermé le livre, je me suis promis que «quand je serai grand, je ferai comme eux !» C’était il y a cinq ans.
      Depuis j’ai gagné Vladivostok avec mon meilleur ami en bicyclette. Sans doute n’avions-nous pas le goût du moteur. En dix mois de voyage, deux chutes mémorables à mon actif : une double fracture de la mâchoire, pour la première, à la frontière franco-espagnole et une fracture d’une cervicale avec un déchiquetage en règle de mon épiderme, pour la seconde, au bord du lac Baïkal.
      Une quantité astronomique de nouilles chinoises ingurgitées… et quelques litres de vodka, une multitude de visages croisés, de largesses reçues, de paysages effleurés, de territoires labourés par la gomme de nos pneus.
      Depuis que je suis rentré, à la question cruciale : « Pourquoi êtes-vous partis? », je réponds inlassablement : «Parce que le projet était amusant !»
      Mon meilleur ami et moi tenions l’ennui pour principale responsable de nos maux.
      Dix mois âpres de route convainquent que l’on n’avait pas tout à fait tort.
      S’amuser donc et, comme un bambin, « faire comme les grands».
      Tout bien pesé, je ne sais pas si j’en suis devenu un - de grand - au sens enfantin du terme.
Non, vraiment. Je ne sais pas et ne veux sans doute pas le savoir. On revient toujours de voyage avec des réponses à des questions, qu’en route, on ne s’est pas posées.

      Mais l’interlocuteur, souvent, s’entête et lâche : « Quand même ! Qu’est-ce qui t’a changé ? Qu’est-ce que tu en retiens ?» Le changement… le changement, c’est le terme le plus usité par les hommes politiques depuis qu’ils ont compris, qu’aujourd’hui étant morose, demain devra être rose.
      Le changement, cette obsession que les gens ont de vouloir changer ! Point n’est question ici de s’améliorer, de mûrir, de grandir, non : le changement, terme à la mode, est placé dans toute grande phrase et trouvé dans toutes les bouches.
      Seulement, moi, je suis un entêté. Comme le disait un ami à propos d’un autre (qui n’en n’est pas encore un, d’ami) «On ne redresse pas un chêne avec un tuteur !».

      Ce que je garde de mon voyage ? Mon compagnon de route, mon frère, un type auquel je dois tout et le grand amour que je porte à l’Asie centrale, à ses steppes et ses étendues vides et la faculté qu’elles ont de décourager, d’user et de détruire toute vanité.
      Ce qui m’a changé ? Rien. Je suis parti impatient, je reviens insupportablement pressé.
Je suis parti en quête d’un but fixé ; je reviens, le but presque atteint, et toujours en quête.
Je suis parti chien fou, je reviens cabot éclopé.

      A l’Est donc, rien de nouveau !
      Et pourtant, l’honnêteté voudrait que je concède avoir progressé en acuité de cœur, dans ma manière de regarder. Et puis, tout de même, je rentre grandi, équilibré, affuté. Mais changé non. D’ailleurs je ne vois pas pour quelle utilité.
      J’ai assez vite compris qu’« ailleurs est un mot plus beau que demain » et je rends grâce à Paul Morand.
      C’est un début. Qui pourrait prétendre un jour avoir fini de commencer ?

Matthieu Delaunay            
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