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Le billet de la semaine
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L'Armée Française est inquiète !
13/07/2011
      Depuis que j’ai démissionné en 1983 de mon poste de chef d’état-major de l’armée de terre pour attirer l’attention du gouvernement sur la nécessité de sauvegarder ses effectifs et ses moyens, la situation de nos armées s’est détériorée. Selon mon lointain successeur, l’armée de terre ne représente plus que 2 fois les effectifs employés par la ville de Paris ...
      Je juge donc opportun de reprendre ici la conclusion d’un article récemment paru dans la revue «Spectacle du monde».

Jean Delaunay             
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      Dans son essai de 1931, le Fil de l’épée, le colonel De Gaulle remarquait que si la «mélancolie du soldat» était de toutes les époques, surtout en temps de paix, où triomphent d’autres valeurs que l’abnégation et l’héroïsme, l’ordre militaire n’avait été réellement attaqué à la racine qu’au début du XXe siècle. Quand la SDN, au prétexte de mettre la guerre hors la loi, l’avait simplement «déterritorialisée» en faisant des militaires, non plus les défenseurs de leur patrie, mais les agents d’un ordre juridique abstrait rompant tout lien organique entre le soldat et sa terre natale.

      Quatre-vingts ans et une guerre mondiale plus tard, les choses n’ont fait qu’empirer au détriment du soldat. A-t-il jamais existé, dans l’histoire, autant de disproportions entre ce qui est demandé aux militaires, qu’on voit, pêle-mêle, risquer leur vie pour séparer des belligérants, nettoyer les plages souillées par le pétrole, charrier les monceaux d’ordures provoqués par la grève des éboueurs marseillais, et ce qu’on attend des civils ? Entre ceux qui «servent» la collectivité sans rien attendre en retour et ceux qui «se servent», le fossé, de fait, n’a jamais été aussi béant.

      Son Papa a été tué en Afghanistan : POURQUOI ? Nul n’est jamais entré dans l’Armée pour s’enrichir, mais jamais, non plus, la notion de service n’aura été tant piétinée que par le triomphe des «valeurs» marchandes au terme desquelles tout a un prix. Tout sauf le désintéressement dont la cote est décidément au plus bas. Sous Napoléon, déjà, l’officier désargenté considérait sans aménité le fourrier aux armées devenu un prince du faubourg Saint-Germain. Mais le cœur du pauvre «Marie-Louise» – ces soldats de la fin de l’Empire enrôlés par un décret de conscription signé de la main de l’impératrice –, même devenu demi-solde et parfois clochard avec la Restauration, s’était réchauffé pour l’éternité au soleil d’Austerlitz. Et cela suffisait à l’équilibre d’une société où la gloire comme la réussite matérielle pouvaient cohabiter, chacune à sa place.

      Peut-on en dire autant du sous-officier de 2011, payé 2500 euros par mois pour risquer sa vie en Afghanistan et découvrant qu’en quelques clics, un trader peut gagner plusieurs dizaines de millions et, en prime, déstabiliser des États, cependant que la Marseillaise, qu’on ne chante plus guère que dans les stades, honore en priorité les vedettes du ballon rond, couvertes d’or et de scandale ?

      La différence avec 1815, et même 1914, c’est que la gloire a déserté l’esprit de sacrifice pour s’investir tout entière dans le monde des affaires, dont fait aussi partie le sport. C’est là sans doute qu’en dernière analyse, il faut chercher la cause du grand malaise de la fonction militaire. Et de quelques larmes secrètes, quand il est demandé à des chefs d’économiser encore, d’économiser toujours, pour que vive la France.
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