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Le billet de la semaine
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Deux cyclistes français sur les traces de Marco Polo
01/06/2011
       Mon petit-fils Matthieu et son ami Patrick ont décidé de relier en un an Lyon à Vladivostok en vélo en passant par l’Espagne, l’Afrique du nord, le Moyen Orient et la fameuse route de la soie, celle de Marco Polo. Ils pédalent depuis 5 mois.
      Je leur donne aujourd’hui la parole. On retrouve leurs chroniques à la rubrique «carnets de voyage» des blogs de Libération.
Jean Delaunay            
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       Il parait dissipé, le mauvais nuage qui semblait assombrir notre périple depuis la rupture du cadre de Matthieu (au Sinaï). Bien que toujours en Turquie, nous avons changé d'univers en atteignant le Kurdistan.

       (…) Sur un atlas, vous ne trouverez aucune allusion à ce pays. D'un point de vue géopolitique, nous sommes encore en Turquie mais la population locale et un brin d'étymologie nous font dire que nous sommes en plein cœur du "pays des kurdes", le Kurdistan. Et le Kurdistan, c’est Renversant.

      Renversant tout d’abord, lorsqu’au hasard d'une discussion, vous évoquez cette province à un turc nationaliste (pléonasme). Inquiet, il vous parle alors de PKK, de terrorisme, de tensions. La seule issue pour éviter les “turcs de la montagne” (comme les appelait Ataturk), serait alors de contourner la région ou de se munir d’une mitraillette. Réjouissant programme ! Mais le renversement n'est pas là. Il n’est pas observable au prime abord. En effet, lorsque nous roulons, comme depuis le début de l'épopée turque, il fait toujours gris, le vent est toujours de face, et lorsque les enfants ne nous caillassent pas, les loups et chiens errants ont toujours autant d’attirance pour nos mollets. Mais il y a une nouvelle donnée sur notre route. Ici, il est désormais inenvisageable d’aller bivouaquer dans mère-nature, non pas que celle-ci soit plus inhospitalière qu'ailleurs. Non. Au fil des çay (thé à la turque) proposés sur la route, les portes s’ouvrent sans crainte, les tables se dressent, et la nuitée s’organise rapidement et naturellement. Alors, voisins et curieux viennent observer les deux français, un peu fous, de passage dans leur village.

      Les kilomètres et les villes s'égrènent âprement sur le chapelet de notre voyage kurde. (…) Deux amies nous ont rejointes et nous allons partager avec elles notre quotidien nomade et découvrir chaque jour un peu plus l’accueil kurde. Ainsi nous testerons avec elles les nuitées dans une Lokanta (restaurant routier) tenue par de fervents partisans du DTP (parti autonomiste dont les députés finissent souvent leur mandat en prison). Agréable moment passé avec cette dizaine d’hommes fiers (…), Une autre nuit encore, c’est dans la chaleur d’un foyer familial que nous partagerons un délicieux repas. Après une longue discussion dans un anglais approximatif, nous finirons par nous écrouler dans une pièce voisine.

      Accueil, partage ces mots semblent être inscrits dans la culture kurde. Plus que des devoirs, ils entrent dans les valeurs du savoir-vivre. La capacité à accueillir l'étranger fait l'honneur des familles que nous croisons, la déception est perceptible quand nous devons refuser certaines invitations. Un proverbe local dit, "L'hôte est un envoyé de Dieu". Ces Kurdes croisés au hasard du voyage en sont la preuve vivante. Divine sensation que de laisser l'inconfort quotidien de sa selle et de la route pour sécher ses vêtements trempés près du poêle familial, de se laisser offrir un dîner épicé et s'allonger sur un matelas de fortune alors que la télévision diffuse de nombreux clips où les membres du PKK, hommes et femmes, se tiennent par la main et dansent en hommage à leurs martyrs.

      Ces chants nous les entendons souvent, car ici, les occasions de festivité ne manquent pas. Sur la route entre G et S, un taxi collectif flambant neuf se gare sur le bas-côté et décharge danseurs et musiciens. Les instruments de musique résonnent. Des hommes nous invitent à rejoindre le cortège : nous sommes entraînés dans la danse. Pas de mariage, pas de fête religieuse, cette famille célèbre simplement le nouveau taxi du père. Tous dansent, main dans la main, l'homme de tête faisant voler un foulard aux teintes fluo devant lui, le reste de la troupe l’imitant ses pas. Nous revivrons ces instants de danses et de chants, après que nos amies nous aient quittés à Van après 400km d'intempéries et de sévères reliefs.

      Cette fois-ci, c'est un mariage. Les hommes dans leurs beaux sarouels, les femmes dans leur tenue scintillantes et colorées dansent ensemble. Seul le repas se fera séparément, les hommes avant les femmes... surprenante logistique machiste.

      Après toutes ces festivités, il faut reprendre la route pour rejoindre au plus vite la Géorgie et obtenir nos visas pour l’Azerbaïdjan. Nous atteignons la frontière turco-géorgienne que nous franchissons de nuit.

      La Géorgie nous offre un paysage et une ambiance radicalement différents. Plus de mosquées mais de belles églises géorgiennes, pas de femmes voilées mais des mini-jupes, et, après des hectolitres de thé bus en Turquie, nous apprécions le vin et la vodka. Ce pays aurait , il y a 5000 ans, inventé la vinification. Avant toute chose, nous devons rejoindre Tbilissi, où d’autres passionnantes rencontres nous attendent.
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