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Le billet de la semaine
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La politesse redevient une valeur consensuelle
13/04/2011
Par Frédéric Rouvillois (1)
professeur de droit et écrivain
L'histoire de la politesse reflète l'évolution de la société et des rapports à l'autorité

On constate aujourd'hui un regain d'intérêt pour la politesse. A-t-elle eu toujours, dans notre histoire, la même importance?

Elle a toujours eu une grande importance. Avec une coupure majeure à la Révolution française, qui a eu une forte influence sur les mentalités. L'idée défendue alors est que la politesse est un simulacre, une hypocrisie, qui dissimule des rapports inégalitaires - qu'on appellera au XXe siècle les «rapports de classe». On va donc casser la politesse de l'Ancien Régime et la remplacer par la fraternité démocratique, la «civilité républicaine». On va ainsi interdire le vouvoiement, des mots comme «monsieur» et «madame», les cartes de vœux et une série de règles anciennes et coutumières. La Terreur passée, la politesse se reconstitue mais différemment: elle est beaucoup plus «bourgeoise», fait naître des centaines de manuels de savoir-vivre, qui ont pour objectif de codifier les règles et de les inculquer à des cercles de la population de plus en plus larges. On a ensuite une première rupture avec la Première Guerre mondiale, qui entraîne une dévalorisation progressive de la politesse, trouvant son apogée en Mai 68 et dans les années qui suivent. On retrouve alors l'idée révolutionnaire que dans une société égalitaire, le savoir-vivre qui prenait en compte ces différences n'a plus sa place. Cet «effet 68» se prolonge jusqu'au début des années 1980, comme le traduisent les sondages de l'époque : la politesse n'est plus défendue que par une minorité de la population; les autres pensent qu'elle est irrémédiablement révolue.

Pourquoi resurgit-elle alors aujourd'hui?

Il est intéressant de constater que depuis la fin des Trente Glorieuses, les perspectives changent. La fonction de la politesse est en effet de rendre la vie plus viable, de fluidifier les rapports sociaux, de polir les angles. Quand tout va bien, elle paraît moins indispensable, mais quand la vie devient plus compliquée, on reprend conscience de son importance. Dans les années 1990, la politesse redevient donc la valeur consensuelle par excellence, partagée par tout le monde, notamment les jeunes: des sondages montrent ainsi que pour eux, fumer du cannabis est moins grave que manquer de respect à son professeur. Autrement dit, une infraction à la loi est moins grave qu'une infraction au code privé qu'est la politesse. On voit refleurir des manuels de savoir-vivre qui se vendent très bien. La politesse redevient aussi un élément important de l'éducation, l'école devenant un lieu un peu stratégique : c'est là qu'on va apprendre la politesse, plus que dans les familles, qui n'ont plus joué leur rôle de transmetteurs dans ce domaine.

Dans les familles, l'histoire de la politesse suit-elle la même évolution?

La famille a été pendant longtemps le lieu privilégié d'apprentissage du savoir-vivre, dans toutes les classes sociales, avec des formes différentes, suivant les milieux. Cet apprentissage conditionnait beaucoup de choses, notamment les relations avec les autres familles. Les manuels de savoir-vivre qu'on offrait aux jeunes filles quand elles se mariaient étaient des best-sellers, jusqu'à la guerre qui va brouiller les hiérarchies anciennes. Puis, après Mai 68, en même temps que se développent les parents-copains, le refus de l'autorité, de la sanction, on assiste à une espèce de laxisme généralisé par rapport aux vieilles règles de la politesse, remplacées par un euphémisme, la «politesse du cœur» : dès lors qu'il y a de bons sentiments et de bonnes intentions, ce n'est pas très grave, par exemple, de ne pas dire merci. Ce déclin de la politesse chez les adultes va se retrouver chez les enfants, à qui on ne transmet plus des principes jugés ringards.

Les jeunes parents aujourd'hui la remettent au goût du jour.

Elle relève à nouveau, aujourd'hui, du b.a.-ba de l'éducation. Même si les parents ne pensent plus que c'est la seule chose importante, ils ont conscience que leurs enfants seront plus à l'aise dans la société, auront une vie plus facile, s'ils en connaissent les codes. L'évolution de la politesse est comparable à celle de l'autorité : ce n'est pas une ligne droite, elle est faite de hauts et de bas, d'allers-retours. Il est clair qu'aujourd'hui on n'est pas revenu aux règles ultra-rigides des années 1940-50, où les enfants ne parlaient pas à table, vouvoyaient leurs parents... On se situe au milieu du balancier: on a compris qu'une autorité ferme, mais modérée, et des règles de politesse fermes mais pas trop contraignantes étaient indispensables à la vie familiale et sociale, et à la structuration mentale et psychologique des enfants.
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(1) Auteur de Histoire de ta politesse de 1789 à nos jours, Éd. Flammarion, (24 octobre 2006) 25€.
ISBN-10: 9782082103244 ISBN-13: 978-2082103244


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