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Le billet de la semaine
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Impossible de parler de culture en faisant l’impasse sur la religion.
09/03/2011
Hyacinthe-Marie HOUARD
Abbé, fondateur de l'IRCOM d'Angers

      Ainsi s’explique, sans doute, qu’un de nos ministres de l‘Education nationale (1) ait pu déplorer ce qu’il a appelé la "tragique ignorance" des chrétiens eux-mêmes en matière de foi. Etait-ce exagération de sa part ? Sans doute pas quand on entend par ailleurs le Secrétaire de la Congrégation de l’éducation catholique au Vatican (2) regretter que les pratiquants aient plus de religion que de culture : comprenons plus de piété ou d’habitudes chrétiennes que de connaissances. Il rejoignait ainsi le pape Benoit XVI qui après Jean-Paul II ne cesse d’en appeler à l’intelligence de la foi.
      Qu‘on ait banni naguère le catéchisme ou l‘instruction religieuse pour leur préférer la "catéchèse" n’obligeait pourtant pas à priver la foi de tout contenu intellectuel. Car ce contenu existe bien et dans le passé faisait l’objet, au moins dans les écoles catholiques, d’une véritable initiation théologique. On parlait alors "d’apologétique". Celle-ci permettait au moins de tenir le vocabulaire religieux au même niveau que celui du langage profane, évitant ainsi le blocage que pouvait entraîner leur distance. D’autant que celle-ci, faute d’une telle mise à jour, ne pourrait que s’accroître. En effet toujours mieux informé des progrès de la science, l’adulte chrétien n’a souvent (et encore ?) que les mots glanés lors de sa profession de foi pour parler religion. D’où cette image d’enfantillage, voire de "mômerie" qui s’y attache souvent dans l’opinion. Avec la victoire annoncée de la science sur la foi.

      Paradoxalement on assiste à la multiplication des "communautés", des pèlerinages, des retraites et des groupes de prière où des fidèles aiment se retrouver dans la même ferveur. Il n’est pas assuré que ces "refuges" servent la cause de la nouvelle évangélisation souhaitée par Benoît XVI. Comment ces nouvelles pratiques ne paraîtraient-elles pas marginales par rapport à la vie réelle ? Or c’est la vie, "l’homme vivant" (3) qui a la vocation de la religion, c’est lui qui doit faire la clarté dans son rapport à Dieu. "Par nos pensées, nous créons le monde" avait compris le Bouddha. Et comment en douter en voyant le chemin parcouru par l’humanité, de la roue des Sumériens au TGV, du tam-tam des forêts à l’internet ? L’homme n’a jamais cessé de "soumettre la terre" rejoignant ainsi Dieu dans son activité créatrice.
Que fait l’homme en effet, et quelle que soit son activité ? Il part d’une idée et cherche le moyen matériel de l’exprimer pour la rendre accessible à autrui. A défaut de cet intermédiaire sensible - son, image ou objet - sa pensée reste incommunicable. Or si on s’en réfère au prologue de l’évangile de St Jean, Dieu ne procède pas différemment. En Lui, l’idée, c’est le Verbe, une parole efficace, si intime à Lui qu’elle se confond avec Lui ("le Verbe était Dieu"). Ainsi le monde créé est-il l’expression de Dieu. "Les cieux racontent la gloire de Dieu" dit un psaume. Et quand Henri Bergson écrit que la création est une entreprise de Dieu pour créer des créateurs, il assigne à l’homme le devoir de rejoindre Dieu par son activité même. On comprend que la religion n’est pas un à-côté de la vie mais qu’elle est une façon de vivre. Qu’il le sache ou non, c’est dans son travail que l’homme est relié à Dieu, comme un sous-traitant au maître de l’ouvrage.
On ne peut qu’en convenir. Encore doit-on convenir aussi du fait que l’homme n’est pas armé pour être sûr de lui, et donc sûr de travailler avec Dieu et non contre Lui, de construire au lieu de détruire. Où va donc le monde ? Quel peut être le plan de Dieu ? Pour entrevoir la réponse et pallier notre infirmité, nous n’avons que deux repères : le monde lui-même et ce que nous appelons la "révélation", l’écho d’une antique sagesse, le "décalogue" dicté par Dieu Lui-même.

      Cherchant à pénétrer les secrets de l’univers, des hommes de science ont cru y observer une tendance à l’unité, c’est-à-dire à passer du multiple à l’un. Par exemple des particules à l’atome, des atomes à la molécule, des molécules à l’organisme ou encore de l’individu à la famille, des familles à la tribu, des tribus au peuple, etc. Comme si, parvenu à un certain niveau de complexité, tout ensemble avait vocation à une unité d’ordre supérieur.

      Et que dit la Révélation ? Qu’à l’origine, il y a une Parole, comme le projet éternel de Dieu (peut-être peut-on dire : son programme ?) qui s’exprime pour nous en se déclinant dans le temps jusqu’à sa pleine réalisation. On peut penser à l’architecte qui conçoit la maison mais confie les travaux à des collaborateurs reliés à lui.
      En pénétrant de mieux en mieux les secrets de l’univers (c’est l’objet de la science) l’homme apprend à s’en servir au bénéfice de l’humanité qu’il dégage ainsi des contraintes qui pèsent sur elle. Il la libère en particulier de l’espace et du temps pour les opérations de l’esprit, reconnaissant ainsi sa propre dimension spirituelle.
      Relié à Dieu et collaborateur de Dieu, l’homme est donc implicitement religieux, soucieux d’une cohérence qu’il ne peut trouver que dans la familiarité avec la révélation.

      S’il demande un secours, ce n’est pas pour faire de Dieu l’instrument de ses désirs mais pour atteindre avec Lui le terme et objectif de son projet, la fin du monde, réalisation du Verbe, à laquelle tous auront participé, un pour tous et tous pour un. Alors Dieu sera tout en tous, "Christ total", selon l’expression de St Paul, point final (oméga) du programme divin.

***
(1) Luc Ferry
(2) Mgr Jean-Louis Bruguès
(3) Saint Irénée
L’auteur a développé ces idées dans son ouvrage "la foi n’est pas coutume" éditions du Jubilé-le Sarment, 2010


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