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Le billet de la semaine
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Madame "Tom" Morel
01/12/2010
       Marie-Germaine, une grande Française, vient de mourir à Annecy où son décès a été cruellement ressenti car c’était une «figure» de la région.
      Voilà ce que j’écrivais sur elle dans «Femmes de soldats».(1) C’est d’ailleurs après une entrevue avec elle que j’avais décidé d’écrire ce livre.
Jean Delaunay            
***

C’est une petite femme pleine de vie. Elle rayonne la sérénité, la gentillesse, la simplicité et la bonté mais aussi la force d'âme et l'ardente foi vécue. Et pourtant elle a traversé de terribles épreuves. (2)

      Elle avait épousé en 1938, à 18 ans, Théodose Morel, un magnifique sous-lieutenant de chasseurs alpins. En juin 1940, à la tête de sa section d'éclaireurs, il allait bientôt se distinguer en haute montagne contre les troupes italiennes d'invasion et gagner la Légion d'Honneur.
      Instructeur à St Cyr en novembre 1942, lors de la dissolution de l'Armée d'Armistice, il décida de passer à la Résistance en organisant le Maquis des Glières. C'est là que, devenu "Tom" dans la clandestinité, le Héros des Glières fût tué en mars 1944, lui laissant 3 fils.

      Veuve à 24 ans, elle eut bientôt la douleur de perdre aussi son dernier garçon, François, tout jeune enfant mort accidentellement.
      En 1961, un nouveau malheur la frappait. Son autre fils, Robert, St Cyrien, lieutenant de chasseurs alpins au 27° BCA, le bataillon de son père, était tué en Algérie.

      Le seul fils qui lui reste était officier de marine et a 7 enfants. Je la rencontre un jour à la gare d’Annecy. Elle attend ses deux derniers petits-fils qui viennent la chercher pour l'emmener au mariage de leur sœur. Ils sont admissibles l'un à St Cyr, l'autre à Navale.
      Le train arrive alors et en descendent deux splendides gaillards, ressemblant à leur légendaire grand père. Ils lui crient "Bonne Maman, nous sommes reçus tous les deux ! "… et je lui dis, en les félicitant : "La relève est bien assurée !"

      Je reviens la revoir aujourd'hui dans son appartement qui surplombe Annecy et fait face au massif du Parmelan dont son mari avait fait, au début 1943, un bastion de la Résistance.

      Elle me raconte la journée du 1° décembre 1943: les sbires de la Gestapo, à la recherche de son mari et d'elle-même, perquisitionnent au domicile de ses parents, ignorant qu'elle habite au dessus d'eux. Sa maman a la présence d'esprit de lui envoyer son jeune frère pour l'alerter. Elle tente de leur échapper en passant chez des voisins, laissant ses enfants à une jeune aide familiale. Dans la rue, les policiers allemands, à qui elle fait croire qu'elle est en visite et veut rentrer chez elle en ville, la forcent à rentrer dans la maison où elle regagne son logis à pas feutrés. Elle y attend pendant de longs moments dans l'angoisse priante.
      Finalement, les Allemands redescendent avec les albums de photos familiales mais sans prendre d'otage et sans découvrir sa cachette.

      Son mari, averti de cette menace, décide de mettre sa femme et ses fils à l'abri chez une tante à elle au fond de l'Ardèche. Le lendemain, à l'aube, il lui envoie un courageux ami de la Résistance avec une camionnette munie des autorisations de circuler nécessaires et d'une fausse carte d'identité pour elle.

      Il prend même le risque de venir lui dire au revoir et, en ce " 2 S 1943 " ( 2 décembre, l'anniversaire d'Austerlitz, fête des Saint- Cyriens) , c’est leur dernière rencontre.

      "Dans toute l'année 1943, ajoute-t-elle, je n'ai vu mon mari que 3 fois car il était activement recherché. Un jour, invitée à déjeuner chez un ami, j'ai eu la surprise et la joie de le voir arriver. Une autre fois, nous nous sommes simplement croisés sur un pont et n'avons pu échanger qu'un regard. La troisième fois était son adieu…"
Elle me raconte aussi son difficile retour à Annecy après la Libération et la mort de François. Elle me dit, qu'émue par la détresse de ses compagnes veuves de guerre cherchant un appui pour continuer seules leur vie, elle décide de les aider.

      En 1946, elle crée une association rassemblant 700 d'entre elles et, pendant 34 ans, s'occupe de leur soutien moral et de la défense de leurs intérêts. Elle travaille dans le même esprit au Conseil Municipal d'Annecy et comme déléguée des Veuves de guerre auprès du Préfet, puis à l'Office des Anciens Combattants et au Souvenir Français.
      En 1961, quand le malheur la déchire à nouveau avec la mort de Robert, elle prend la présidence des parents des Tués et fait sienne leur devise:
" Nous n'avons rien donné quand nous n'avons pas tout donné. "

      Mais ce n'est pas encore assez et, loin de se laisser abattre, elle s'engage alors comme responsable des services sociaux de l'Enseignement Libre de Haute Savoie où elle sert à mi-temps pendant 17 ans.

      Elle me montre avec bonheur et fierté ses photos de famille et me dit les grandes satisfactions que lui donnent ses 7 petits enfants. Cinq sont mariés et lui ont déjà donné 22 arrière petits enfants.
      Les deux jumeaux que j'avais rencontrés à la gare sont l'un enseigne de vaisseau et l'autre lieutenant … Au 27° BCA, il y a de nouveau, pour la 3° fois, un Lieutenant Morel…

      Promue en 2002 Officier de la Légion d'Honneur, Marie Germaine a dit à cette occasion: "… Ma vie avance mais le sillage tracé par ceux qui ont tout donné m'a permis de vivre dans le service et l'amour de notre cher pays, et de poursuivre… "

      Son mari, tombé tout jeune, a donné son nom à une promotion de Saint Cyr ; il est devenu un héros national.
      Elle a fait preuve, dans la longue durée, d'un courage admirable et rayonnant.
      Sa force d'âme et sa merveilleuse jeunesse d'esprit sont fondées sur deux éléments:
            - sa volonté d'être digne de son époux et fidèle à son exemple,
            - et sa Foi profonde de Chrétienne convaincue.
"Je redis mon "Oui" tous les jours", me confie-t-elle…
***

(1) "Femmes de soldats"

(2) Elle a eu la douleur de perdre en juin 2010 son fils Philippe mort dans l’ascenseur en sortant de chez elle…

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