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Le billet de la semaine
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Ce passé qui nous anime
17/11/2010
      On ne dessine pas un portrait avec une gomme. Dans la confusion qui sévit dans notre pays, les idées les plus contradictoires fleurissent. Ainsi, on voudrait favoriser l'intégration en éveillant les consciences à l'identité nationale et on recule immédiatement devant la xénophobie latente du projet.

      On s’évertue à rappeler aux enfants d' immigrés, dont la vie va se dérouler en France, qu'ils ont une autre origine et une autre culture dont ils apportent la richesse. Qu'ils en ignorent tout est anecdotique. Nous allons leur apprendre afin de mieux les intégrer quand ils auront affirmé leur différence ! Gribouille n’est pas mort. Il inspire le plus souvent les discours sur l'immigration et l’intégration, métissés de repentance absurde et de soupçons manichéens.

      Comme le disait Georges Gusdorf, « c'est dans le temps que nous nous cherchons nous- mêmes». Dans le temps de notre mémoire personnelle, et dans celui de cette mémoire collective, l'Histoire, qui nous explique ce que nous sommes et dans quel pays, dans quel monde nous vivons. L'identité nationale ne consiste pas à appartenir à un conglomérat mais à se situer dans un fleuve, notre nation, avec sa source, avec ses affluents, celui qui a apporté ma famille par exemple, avec ces étapes particulières qui sont les gorges ou les chutes qui lui ont donné sa vigueur, avec ces riches plaines traversées, parfois inondées, avec ces alluvions qui vont devenir terres fertiles.

      La connaissance de l'Histoire est donc indispensable . Le sens de la continuité y est primordial. C'est la raison pour laquelle il faut dénoncer avec force les errements actuels de son enseignement : repentance anachronique, leçons sur des empires africains sans lien avec notre présent, oubli des époques les plus détermi¬nantes dans la définition de notre identité.

      C'est ainsi que Louis XIV est prié de se faire oublier. Or, cette quasi-censure, c'est celle du Grand Siècle, de cette époque où la France, pour le meilleur et pour le pire, devient ce qu'elle est et rayonne davantage sur le monde. Le XVIIe siècle, c'est celui où se mêlent la rigueur et l'aventure, celles de Descartes qui part à l'assaut de la science, et celles de Villars, achevant le règne du Roi-Soleil par l'éclatante victoire de Denain. C'est le siècle qui voit la France révéler ses meilleures qualités et ses plus grands défauts. Parmi ces derniers, la centralisation abusive dénoncée par Tocqueville, la vanité des comportements soulignée par Taine, un souci excessif de la forme qui rend Racine moins accessible que Shakespeare, et le français moins pratique que le sabir atlantique. Mais parmi les qualités, cette exigence de clarté et d'harmonie qui anime le classicisme.
       « Ce qui se conçoit bien s'énonce clairement, et les mots pour le dire arrivent aisément» selon l'idéal défini par Boileau. Dire beaucoup en peu de mots, avec une imparable logique. Séduire, émouvoir, plonger dans l'admiration non par la profusion, mais par la pureté des lignes et par la beauté de l'ordre.

      Comment passer sous silence ce temps qui nous a faits ce que nous sommes, qui a suscité l'imitation, et aujourd'hui encore fait venir les Japonais en foule à Versailles ? Comment oublier Tous les matins du monde, ce dialogue entre le dépouillement janséniste et la pompe royale ? Comment ignorer Molière et le mariage réussi du comique et de l'élégance, de la lucidité profonde et du rire ravageur ? L'âge classique, c'est le siècle de Louis le Grand célébré par Charles Perrault. C'est l'époque où la ligne droite, la mesure, la raison des Bourbons s'opposent à la courbe, à l'excès, au bizarre des Habsbourg et définissent l'esprit français. C'est le règne de l'art officiel, de l'Académie royale de peinture et de sculpture de Le Brun, du surintendant de la musique, Lully, des Te Deum mêlant Dieu et l'Art pour célébrer le roi dans un pays qui aujourd'hui encore n'a pas renoncé au ministère de la Culture.

      Mais le siècle de marbre blanc n'est pas glacé. Il vibre au contraire d'une énergie qui est à l'unisson d'une France conquérante. C'est elle qui anime la querelle des Anciens et des Modernes, des admirateurs de l'Antiquité et des inventeurs des richesses de notre terroir. Les Fables de La Fontaine contre les Contes de Perrault : quel trésor de belles-lettres, de bon sens et de bonne morale pour les têtes blondes et brunes d'aujourd' hui ! La Princesse de Clèves, qu'on voudrait exclure de l'enseignement et des concours, inaugure pourtant la riche veine du roman psychologique. L'esprit de finesse croise le fer avec celui de la géométrie chez Pascal, à la fois fulgurant écrivain et génial savant. La liste des chefs-d'œuvre et des grands auteurs est longue, comme ce règne de soixante-douze ans qui a duré plus que la IIIeme République. De dom Pérignon aux Gobelins, il nous a légué cette French touch de raffinement aristocratique, que nous prenons tant de peine à dissimuler hypocritement, mais qui est universellement enviée.

      Prendre conscience de ce qui constitue notre différence et explique parfois nos difficultés dans le monde d'aujourd'hui n'est rien d'autre qu'essentiel !
Christian Vanneste            
Paru dans Valeurs Actuelles 7/10/10       
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