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Le billet de la semaine
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QUE LA FRANCE ETAIT BELLE !

Par l'auteur du " Camp des Saints " et de " Sire "
07/07/2010
       Je risquais de choquer avant qu’on ne m'ait lu, je n'ai donc pas achevé mon titre :

Que la France était belle au soir de Ðiên Biên Phú, le soir du 8 mai 1954 !


      Voici comment j'ai vécu cette journée, l'inoubliable souvenir qu'elle m'a laissé.

      J'avais vingt-sept ans. Avec mon équipe, je campais depuis trois mois au Pérou, sur les bords du lac Titicaca, à 4.000 mètres d'altitude, dans les Andes. J'y jouais à l'explorateur, ce qui est une façon, comme chacun sait, de se découvrir soi-même. Mon prétexte : étudier la vie des Indiens pêcheurs du lac, pauvres hères en haillons, toussant à fendre l'âme dans ce climat glacial et qui s'aventuraient sur l'eau avec leurs barques de roseaux.
      Leur village s'appelait Chimu, un hameau de torchis à une quarantaine de Puno, la "capitale" de la province, par une piste presque impraticable à l'époque.
      J'y avais installé mon camp, trois grandes tentes en carré, le camion sur le quatrième côté, et au centre, au sommet d'un mât tubulaire, le drapeau français hissé chaque matin et rentré chaque soir, je tenais aux formes. Je n'ai pas changé par dessus toutes les latitudes. Et les autorités de Puno savaient que nous étions français.

      Là-haut, nous nous sentions isolés sur une île. C'est pour cela que nous étions venus...
Jusqu'au jour où par la puissante radio du camion, enjambant la moitié de la Terre, nous nous mîmes à ne plus penser qu'à des prénoms de femmes : Gabrielle, Béatrice, Françoise, Claudine, Anne-Marie, et surtout Huguette, Eliane, Dominique et la distante Isabelle, souvenez-vous ! Elles changeaient de mains, se mouraient l'une après l'autre... Les points fortifiés du camp retranché de Diên Biên Phu.
      Et puis, le 8 mai 1954, le silence, Isabelle expira la dernière. Et moi, dans ce coin perdu des Andes, serré avec mes compagnons autour du récepteur, glacé, les larmes aux yeux...

      Alors il se fit un bruit sur la piste qui venait de Puno, un fracas grandissant de moteur et de ferraille. Deux vieux camions militaires hors d'usage, peinant dans les fondrières sous un nuage de poussière et de grésil... En descendirent douze marins péruviens vêtus de blanc, en armes, car Puno, sans navires de guerre, n'en est pas moins port militaire, à 4.000 mètres d'altitude !
      Une fois qu'ils se furent alignés, le fusil présenté à bout de bras, descendirent à leur tour des camions des personnages d'allure grave, la tunique constellée de décorations, surmontés d'immenses casquettes chamarrées, sabre ou poignard leur battant le côté, le colonel gouverneur de la province, le capitaine de vaisseau commandant la base, le colonel de la guardia civil, tous suivis d'aides de camp, et un petit homme à visage d'Indien, cravaté de noir, et tenant à la main, comme un sceptre, une longue canne à pommeau d'argent : l'alcade de Puno.
      Ce fut lui qui prononça le discours, quelques mots très tristes, très amicaux, très sincères : eux, les autorités de Puno, ils souffraient pour la France, ils souffraient pour nous, Français, ils étaient venus nous le dire.
      Le clairon de la marine sonna aux morts, à la péruvienne, tandis que tous saluaient le drapeau. Ils avaient enfilé leurs gants blancs, ils nous serrèrent la main. Après quoi tous s'en furent et leurs camions, sur la piste, disparurent lentement, emportant leur amitié. Je ne l'ai jamais oublié.

      Mais je veux qu'on me dise, aujourd'hui, lorsque les derniers pays du monde replient leurs derniers guerriers, perdent leurs dernières batailles et pleurent leurs derniers morts, qui désormais, dans ce monde, ose encore les honorer, ou simplement les saluer ! On n'entend plus que des vociférations de haine, des tumultes de joie mauvaise sur toute la surface de la terre et jusque dans nos propres patries, satisfaites de se renier.

Vingt-cinq ans ont passé. Que la France était belle.!
***
Ecrit en 1979 par Jean RASPAIL



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