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Le billet de la semaine
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L'ennui, discours de 2S, incongru
20/01/2010
       - Maman, j'm'ennuie ! - Toto, tu n'as pas le droit de t'ennuyer ! Ce minuscule dialogue résume tout mon propos, qui serait un peu court.

Si donc on voulait être sérieux, il faudrait d'abord définir, ce qui se fait, là comme ailleurs, par défaut. L'ennui est au singulier, et à l'opposé des ennuis : pas d'ennui pour qui a des ennuis, ceux-ci lui occupent assez l'esprit. L'ennui n'est pas l'angoisse.

Non plus la mélancolie, mélange de tristesse et de nostalgie, que nous laisserons dormir dans le jardin d'Apollinaire où, il est vrai, la rime compte plus que le sens :
L'anémone et l'ancolie /Ont poussé dans le jardin /Où dort la mélancolie /Entre l'amour et le dédain.

       L'ennui véritable, on peut fort bien s'y complaire, comme le suggère Vladimir Jankélévitch :
« Tous les jour s en province, la conscience agonise délicieusement dans la torpeur des calmes après-midi.»
      Mais, bien sûr, les Russes de la belle époque sont ici les maîtres, et Oblomov leur héros superbement ennuyeux :
« Le profond silence n'est rompu que par les pas des lourdes bottes d'Ilia Ivanovitch (...), ou le tic-tac sourd de la pendule, ou bien quand Pélagie Ignatievna ou Nastassia Ivanovna cassent un fil de leurs mains ou de leurs dents. Souvent une demi-heure s'écoule ainsi, jusqu'à ce que Quelqu’un baille (...). Son voisin baille aussi, puis, lentement, (...) ouvre sa bouche un troisième (...). Ou bien Ilia Ivanovitch va vers la fenêtre, regarde dehors et dit : -il n’est que cinq heures, et il fait déjà nuit dans la cour ! - Oui, répond quelqu'un. A cette heure, il fait toujours nuit.
Maintenant les soirées commencent à être longues ! ».


« Les soirées commencent à être longues »... l'ennui, on le voit, a partie liée avec le temps, ce que maintes expressions courantes suggèrent : plein-temps, mi-temps, temps perdu, et ce charmant refrain vieillot : «Que le temps me dure, quand tu n'es pas là»...
       Le temps devient l'ennemi, il faut tuer le temps, au moins le meubler de passe-temps.

Ainsi Dieu lui-même, selon Nietzsche, privé au septième jour du passe-temps auquel nous devons l'existence, se serait, tout bonnement, ennuyé.
Dieu, nous y voilà, ou nous allons y venir.

      Ma carrière, comme celle des anciens parmi nous, m'a amené à constater qu'en Orient et en Occident, on ne voit pas l'ennui du même œil, que l'Oriental ne s'ennuie jamais et l'Occidental beaucoup. On peut, à cette différence essentielle, trouver quelques raisons.

Dans le niveau de vie par exemple, l'ennui étant un produit de luxe et, comme le dit Babakar Sali, sociologue sénégalais, une maladie de toubab.
      Aussi dans le rapport à autrui, joyeux en Orient, contraint en Occident. Imaginez un bédouin cheminant sur son chameau au centre d'un horizon vide. Soudain un second chamelier apparaît, qui va passer au large. Aussitôt les deux hommes se déroutent, se rencontrent, se congratulent, échangent les nouvelles.
       Imaginons maintenant l'un de ces hommes transporté, par la baguette de quelque fée, dans le compartiment d'un wagon de la SNCF où les voyageurs s'installent sans un mot, accomplissant tout le voyage sans s'en adresser un seul, réunis qu'ils sont pourtant dans une boîte exiguë.
       Stupeur de notre bédouin : dans l'air de cette étrange voiture flotte un malaise qu'il ne connaissait pas et qui n'est autre que l'ennui.

      Mais tout ça, c'est de la bricole. La différence de sensibilité à l'ennui, entre l'Orient et l'Occident, n'est que le reflet de la foi religieuse ou de son absence. Notre ennui, à nous autres Occidentaux, serait en somme la revanche de Dieu. La foi du vrai croyant ne laisse pas de trou où l'ennui puisse s'infiltrer. N'est-il pas en perpétuel dialogue avec Dieu, avec un tel interlocuteur, comment pourrait-on s'ennuyer ?
      La vérification de cette hypothèse, nous la voyons au cœur même de notre propre histoire, en ce qui distingue le vieil Occident, chrétien comme l'on sait, de l'Occident nouveau, athée comme l'on sait aussi.
       Dans l'Occident des premiers siècles, l'incompatibilité de la foi et de l'ennui était érigée en règle de vie : s'ennuyer, c'était pécher. Pour le moine, l'ennui, sous le nom savant â'acédie, est l'un des vices capitaux. Le problème est de taille pour le Père ermite dans sa grotte poussiéreuse du désert égyptien.
      La tentation est extrême, tout particulièrement dans l'attente de l'unique repas de seize heures. Le «démon de midi», ce n'est pas, comme on le comprend aujourd'hui, l'aiguillon de la chair affolée par l'inexorable vieillissement, c'est l'ennui du milieu du jour.
Laissons les Pères du désert à leurs tourments. Dans notre société du XIXeme siècle, le péché d'ennui était encore une notion dominante - retour à mon Toto du début.
      Le loisir était suspect. Et voici que tout change avec la mort de Dieu. Avec l'athéisme s'installe l'ennui ordinaire. Mais celui-ci, d'abord, se révèle fructueux : il faut bien en sortir. Dès lors on s'active, on cherche, on trouve, on crée. Le tracassin est le secret de la réussite matérielle de l'Occident. Hélas ! le divertissement n'a qu'un temps, il suscite son contraire : la satiété, résultat de nos trouvailles, nous replonge dans l'ennui.
      Ainsi la boucle est bouclée. Du refus de Dieu vient l'ennui, de l'ennui le tracassin, du tracassin l'ennui multiplié. En somme, Dieu a plus d'un tour dans son sac, il se venge post mortem. La vie, pleine à ras bord de cris et de fureurs, est vide de sens.
      Mais le joyeux Vladimir Jankélévitch ne nous laisse pas dans cette désespérance. L'amour est là, dit-il, le vrai. C'est peut-être le nom que cet homme discret donne à Dieu.

Général Claude Leborgne            
***
« Pour tenir lieu de discours tradi » lors du 2 S 2009 de Versailles
Ancien méhariste des troupes Coloniales, il est l’auteur d’une douzaine de livres dont le dernier s’intitule : « Dites voir, Seigneur ! »

paru dans le bulletin de la SEMLH des Yvelines( la société d'entraide de membres de la Légion d'honneur)
                   SEMLH

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