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Le billet de la semaine
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Emotion et Amertume
25/11/2009

      Invité à Berlin par le Musée des Alliés pour participer à la commémoration de la chute du Mur, j’ai assisté avec émotion à la ferveur populaire des Berlinois et particulièrement aux retrouvailles des amis de l’ex Secteur français restés farouchement fidèles à notre pays. Ils se sentent aujourd’hui oubliés.

      Mais je conserve un goût d’amertume pour avoir vu la façon dont les évènements des années 80, qui ont abouti à la Chute du Mur, ont été présentés au public. Le jeune Berlinois aura compris que deux «héros» sont à l’origine de la Chute du Mur : Gorbatchev et Walesa.

      Cet étrange et faux raccourci a éclipsé la présentation hâtive de l’initiative déterminante des Hongrois donnant un coup de ciseau dans le rideau de fer pour permettre l’évasion de 100.000 touristes allemands.

      S’en est trouvée également minimisée l’action des «Hierbleiber» (ceux qui restent ici) dont le courage et la détermination dans les rues de Berlin, Leipzig et Dresde finit par faire plier le Politburo de la RDA le 9 novembre 89 au matin.

      Mais surtout il n’y eut aucune évocation de l’action des Alliés. Or c’est bien le Président Reagan qui a gagné la guerre froide. C’est bien son projet de défense antisatellites et anti-missiles stratégiques qui a forcé le Soviet Suprême a modifié sa stratégie de l’affrontement en adoptant, au nom du pragmatisme marxiste, la perestroïka et en désignant l’un des siens, Gorbatchev, pour la mettre en œuvre.

      Il faut sans doute imputer cette dérive de l’Histoire aux dirigeants fédéraux, anciens de Bonn, qui n’ont jamais bien compris, ni aimé les Berlinois (1) qui leur coûtaient par an 24 milliards de Deutschemarks de frais d’occupation. Le Mur de Berlin n’a rien à voir avec le rideau de fer même s’ils répondaient l’un et l’autre à la volonté des Soviétiques de couper l’Allemagne en deux. Le Mur c’est l’affaire des Berlinois, des Alliés et de personne d’autres.

      Depuis 1948, cette année lugubre du Blocus où les Alliés sauvèrent Berlin, il s’est nouée entre les Berlinois et les Alliés une véritable histoire que, sans exagération on peut qualifier d’ «histoire d’amour».

      Le Président Reagan disposait grâce à l’OTAN d’un bras armé adapté, solide, cohérent et déterminé aux premiers rangs desquels les soldats américains, britanniques, français et ouest-allemands.

      Pendant 45 ans, 120.000 officiers, sous-officiers et soldats français se sont succédés à Berlin pour y monter une garde permanente, épaulés dans la partie Sud-Ouest de l’Allemagne de l’Ouest par plus d’un million de leurs compatriotes sous les armes, au sein des F.F.A. (Forces françaises en Allemagne).

      Ce sont eux, aux côtés des Alliés, qui ont gagné la guerre froide et non pas Gorbatchev. S’ils avaient molli un instant, les Soviétiques en auraient immédiatement profité. Seuls les Berlinois de l’Ouest en raison de leur expérience du blocus de 1948 – 49, par lequel ils ont failli disparaître, ne l’ont pas oublié.

      Berlin présente un cas unique de l’Histoire militaire où un vainqueur devenu l’ «occupant» (1945 – 48), se transforme en «protecteur» (1948 – 90) pour finir par être «invité» (1990 – 94) à rester aussi longtemps que le ciel ne se sera pas totalement éclairci.

      Lors de la cérémonie militaire marquant le départ des dernières troupes françaises de Berlin le 27 mars 1994, la mise en place pour le défilé fut retardé par un «sitting», aimable et symbolique, de joyeux manifestants exhibant des pancartes «Unseren Soldaten müssen hier bleiben» (il faut que NOS soldats restent ici).

      Les soldats occidentaux ont gagné la guerre froide. Ils auraient mérité qu’un hommage leur soit rendu.
      Pour plagier la célèbre réplique du général Joffre après sa victoire sur la Marne : «nous ne savons pas qui a gagné la guerre froide mais nous savons bien qui l’aurait perdue».
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1 Anecdote : le 3 octobre 1990, jour de l’Unification allemande, je fus convié à la Philharmonie de Berlin où se tenait la toute première cérémonie fédérale. Alors que j’étais en uniforme, je fus refoulé à l’entrée par un cerbère fédéral au motif que je n’avait pas ma carte d’identité. Je fus «sauvé» par un fonctionnaire de la mairie de Berlin qui «incendia» le cerbère. Ayant pu rentrer, je retrouvai, dans l’anonymat, mes homologues, les généraux américain et britannique. Nous fûmes d’accord pour constater que le Bund (les gens de Bonn), non seulement n’aimaient pas les Berlinois mais qu’ils n’avaient guère d’égards pour «leurs» Alliés.
Général ( c.r.) François Cann
(dernier) Chef du Gouvernement militaire français
de Berlin (1987 – 1990)

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