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Le billet de la semaine
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Saisissant contraste
12/08/2009
      Elizabeth a cinquante-cinq ans et elle est tétraplégique depuis l’âge de trois ans… Un mystérieux virus a paralysé cette enfant jusqu’alors pleine de vie !
      Elle a été confiée à mes soins pour la semaine, il y a presque trente ans, alors que j’étais infirmière bénévole lors du pèlerinage diocésain à Lourdes.
      Elle vivait le reste du temps chez sa mère, une pauvre veuve. En dehors de notre intimité annuelle à Lourdes, j’allais souvent leur rendre visite dans leur petit F3 de banlieue. J’en ressortais à chaque fois émerveillée de la gentillesse de ces femmes si éprouvées qui souriaient tout le temps et se réjouissaient du moindre rayon de soleil, de la moindre fleur, du moindre chant d’oiseau.
      La maman qui s’occupait entièrement d’elle à longueur d’années était une femme admirable, solide comme un roc, bonne comme le bon pain d’autrefois… et bavarde comme une pie. Elle ne sortait guère que pour faire des courses.
      La fille vivait en symbiose totale avec elle, recluse cinquante et une semaines par an. Elle ne se plaignait jamais malgré les innombrables misères liées à son état de grabataire. Le seul évènement de son existence était le pèlerinage diocésain où elle se rendait sans sa mère dont c’était la seule détente annuelle. Dans le train et à l’Hospitalité, on était aux petits soins pour cette grande blessée de la vie, familière du pèlerinage et chacun venait lui dire un mot en passant.
      Avec les autres malades en fauteuil roulant, on la faisait assister aux offices et aux processions sur son chariot aménagé. Cette animation et ces multiples contacts la changeaient de sa morne existence habituelle et la remplissaient de joie. Bref, elle puisait à Lourdes, pendant une semaine par an, la force spirituelle et morale pour tenir les autres mois.

      Hélas, sa maman, déjà âgée, est morte d’épuisement, il y a quelques années et Elizabeth a été recueillie par l’hospice départemental où je continue à venir la voir régulièrement.
      Là, l’ambiance n’a évidemment rien de commun avec celle d’autrefois. Le personnel est très gentil avec elle et je crois qu’elle est matériellement bien traitée. Mais, comme tous les établissements de ce genre, il rassemble toute sorte de patients, des jeunes débiles et des adultes atteints d’Alzheimer aux divers stades. Des malades valides agités déambulent sans arrêt dans les couloirs en répétant des phrases bizarres et quantité de pauvres êtres prostrés sur leur chaise attendant le goûter ou le dîner...

      Malgré cette promiscuité qui doit lui être pénible, elle qui a vécu cinquante ans au calme, mon Elizabeth reste imperturbable, contente de tout et sereine comme je l’ai toujours connue…
***

      Quand je suis arrivée hier dans sa chambre, la télé marchait. (Elle reste d’ailleurs allumée du matin au soir). J’ai regardé un instant l’écran. C’était l’un de ces sordides déballages (paraît-il, à succès) où les gens osent venir raconter leurs problèmes de couples ou personnels, en ne faisant grâce d’aucun détail intime, d’ordre psychologique ou sexuel, aux téléspectateurs devenus voyeurs.
      Elizabeth est incapable du moindre mouvement, donc dans l’impossibilité de couper le son ou l’image ni de zapper. J’éteignis donc le poste pour engager la conversation avec elle et je le rallumais en partant.
      Revenant chez moi, seule dans ma voiture, je revivais cette scène et je me faisais deux sortes de réflexions :
       « D’abord, quel scandale d’infliger à des personnes déjà si éprouvées des spectacles qui non seulement ne leur apportent rien mais encore risquent soit de les abrutir soit d’attenter à leur moral ! Il ne manque pourtant pas dans les archives de films documentaires ou fictions, susceptibles de distraire ces malades, de leur faire oublier pour un temps leur disgrâce et de les tirer vers le haut ! »
      « Ensuite, quel contraste saisissant entre l’admirable dignité humaine de mon amie Elizabeth et l’impudeur de ces pauvres bavards sans bon sens qui se croient intéressants parce «qu’ils passent à la TV». Et quelle immense responsabilité morale que celle de ces producteurs à la mode qui exploitent la misère et la bêtise de tant de paumés ! »

      Finalement, ceux qu’on nomme, avec quelque commisération, les handicapés, ce ne sont pas ceux que l’on croit. Je pense que ce sont surtout certains professionnels de la télé et leurs «victimes».
      Quant à Elizabeth, heureusement pour elle, le train de pèlerinage continue à l’emmener chaque année …
Monique Guiard-Schmid            

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Pèlerinage national
A.B.I.I.F L’Association des Brancardiers et Infirmières de l’Ile de France
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