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Le billet de la semaine
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Réflexions autour d'un reportage
10/06/2009
      Une fois n'est pas coutume, le reportage diffusé sur M6 le dimanche 17 mai sur le 27e BCA en Afghanistan était remarquable de réalisme et d'objectivité. Il est vrai qu'il a été réalisé par un ancien officier.
      Connaissant ce glorieux bataillon, je me risque, autour de lui, à quelques réflexions d’ancien.
      Après des années de vie en garnison entrecoupées de missions d'interposition (sous ou sans Casque Bleu) dans les Balkans, en Afrique et ailleurs, l’armée française redécouvre la guerre en Afghanistan,
      Elle vérifie là bas que nos adversaires sont redoutables. En plus de leur héritage millénaire de bravoure et de ruse, les talibans ont 30 ans d'expérience du combat. Ils connaissent bien leur terrain. Ils savent se fondre dans la population. Ils sont largement pourvus d’armes modernes. Leurs pièges explosifs mis en œuvre par téléphone portables constituent, avec les trahisons, le danger majeur auquel ont à faire face nos soldats.
      Avec la complicité d’afghans qui travaillent avec nous comme interprètes, employés ou soldats, et d’autorités locales, championnes du double jeu, ils sont souvent renseignés sur nos intentions et en tirent parti.
      Ils mènent aussi à fond la guerre psychologique : leurs chefs regardent notre TV et excellent à exploiter nos infos, notamment l’impact chez nous de leur embuscade du 18 août 2008 contre nos paras...
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       Ce type d’ambiance, nous l’avons connus mais nos anciens nous avaient communiqué leur expérience. Restant longtemps sur place, vivant près des habitants, nous avions une meilleure connaissance du pays dont certains d’entre nous parlaient la langue. A travers nos harkis, nous disposions d’alliés sûrs et fidèles.
      Nos jeunes camarades, eux, débarquent, pour 6 mois seulement, dans un pays pauvre et mystérieux dont le pavot est la seule ressource, et dont les multiples ethnies, en conflit permanent les unes avec les autres, savent résister ensemble aux envahisseurs. (Anglais autrefois, Russes récemment et nous aujourd’hui. )
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      Les unités de l’actuelle coalition anti talibans stationnent dans des grosses bases, plus confortables que nos petits postes d’autrefois, mais artificiellement implantées le long des rares routes. Les contacts des soldats avec la population sont d’autant plus rares et formels. Pour limiter les pertes et accélérer les déplacements, nos troupes en opérations se déplacent surtout en véhicules légèrement blindés ou en hélicoptères.
      Nos combattants disposent d’équipements sans commune mesure avec ceux qui étaient les nôtres. GPS, liaison radio, moyens de vision nocturne, lasers de désignation d’objectifs, brouilleurs radio qui neutralisent les télécommandes adverses, drones, hélicoptères et avions de combat qui déversent à la demande un déluge de feu au plus près des amis, évacuations sanitaires possibles par air de jour et de nuit… Enfin, chaque homme est protégé par un gilet pare balles dont on m’a dit qu’il avait déjà sauvé de nombreuses vies.
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      Mais, il y a, sur le plan opérationnel, un prix à ce progrès technique, (sans parler du coût financier pour notre pays de ce dispositif lointain : 200 millions d’euros, cette année…)
      Au niveau individuel, l’alourdissement des combattants à pied gêne leurs déplacements. Ils portent plus de 30 kg de munitions et d’équipement chacun, dont 13 kg pour le seul gilet … A comparer avec l’agilité des soldats-bergers d’en face qui peuvent, eux, bondir de rocher en rocher.
      Au niveau tactique, le manque de discrétion des colonnes compromet l’effet de surprise. Rien à voir avec le silence de nos patrouilles dans la brousse d’Indo et de nos commandos de chasse dans les djebels …
      Par ailleurs, quand les bombes alliées tombent sur des zones habitées, les inévitables pertes civiles annihilent en un instant, sur le plan politico-psychologique, les efforts de pacification faits parallèlement aux opérations en matière de santé, d’alimentation, d’éducation, de reconstruction etc. Les talibans exploitent à fond cette faiblesse pour asseoir leur propagande et recruter des soldats et des alliés.
      Quoi qu’il en soit, l’éprouvant séjour en Kapisa du 27° BCA va bientôt se terminer. Nos chasseurs y ont connu un sévère baptême du feu. L’unité qui va les relever aura à faire à son tour son apprentissage.
      A cette rude école, l’armée française va gagner en efficacité militaire.
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       Mais la guerre en Afghanistan soulève deux questions : la justification de notre engagement et sa nature.
      Concernant le pourquoi, le Chef de l’Etat a fortement indiqué qu’il avait décidé de nous engager aux côtés des USA pour éviter qu’une base arrière de l’islamisme radical ne s’installe là bas, d’où pourraient partir des attaques terroristes de tous genres dirigées contre nos intérêts. C’est notre Liberté que le 27° BCA défend.
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      S’agissant des méthodes employées, nous savons que ce genre de problèmes ne se règle pas seulement par les armes et à l’intérieur des frontières. Il faudrait aussi pouvoir contrôler mieux celles-ci. C’est pourquoi les USA attachent tant d’importance à la reconquête par l’armée pakistanaise des zones-tribales.
      Sur le plan diplomatique, l’Iran joue aussi un grand rôle dans la stabilisation de la région et, pour la réaliser, il faudrait mettre fin à l’actuelle hostilité Iran-USA. D’où des efforts en cours dans ce sens. Aboutiront-ils ?

       En même temps, à l’intérieur du pays lui-même, il faut aussi et surtout conquérir la population et la rendre allergique à la propagande musclée des Talibans : gagner les esprits et les cœurs.
      L’Alliance n’y parviendra qu’à travers un long et patient travail de fond basé sur l’action psychologique et l’aide au développement sous toutes ses formes, inséparables cependant de l’action militaire.


      Tout cela implique la longue durée et tout porte donc à croire que, sauf en cas de coup de barre politique, les Lieutenants de 2009 auront l’occasion de revenir comme capitaines - voire comme colonels- au pays des Aigles où ils viennent de recevoir dignement leur baptême du feu.
Jean Delaunay            

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