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Le billet de la semaine
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Corps à vendre
06/05/2009
“En convergence avec le sujet de notre Lettre de Mai 2009, voici le point de vue d'un journaliste étranger à France-Valeurs " Jean Delaunay

Par Alain-Gérard Slama *            

      Vendre son corps, pour celui ou celle qui est dans la misère, a toujours été la solution du dernier recours. Au fond du désespoir, Fantine se prostitue et vend ses cheveux. D'autres n'ont pas ces délicatesses, et font argent de leur chair, sans trop se soucier du respect d'eux-mêmes.
      Nous devons au progrès technique une troisième forme, plus radicale, de dépossession du corps : la mise sur le marché des cellules, des organes et des «services» corporels, comme le transfert d'ovule ou la gestation pour autrui. Pour reprendre une belle formule du juriste Bernard Edelman (1), voici que la personne se dissout dans la chose. Le corps tend à devenir un «réservoir économique» dont l'individu dispose en propriétaire. Le nouveau type de relation de chacun à son corps qui se répand ainsi s'opère au mépris de la dignité de la personne humaine ; la notion de dignité est en effet du ressort de l'être, et non de l'avoir. Que reste-t-il de ma dignité, si mon corps n'est qu'un système cellulaire organisé par des gènes?

      Certes, les comités d'éthique et la loi s'efforcent d'encadrer des techniques mises en œuvre, à l'origine, pour sauver des vies. Les textes, en France, sanctionnent avec sévérité la «marchandisation» du corps humain. Mais la vague relativiste qui sacrifie, les uns après les autres, les principes considérés naguère comme les plus sacrés au critère de l'utilité sociale emporte tout. Dans l'Espagne en crise, un véritable marché du «don» d'organes se répand en ce moment sur la toile. Pour prendre un autre exemple, la loi française de bioéthique frappe de sanctions sévères la gestation pour autrui. Cette pratique, de moins en moins rare, constitue le comble de l'aliénation pour la mère qui a porté l'enfant pendant neuf mois, et qui doit remettre «le fruit de ses entrailles» aux parents commanditaires après la naissance. Il ne s'agit plus, ici, de sauver des vies, mais de satisfaire un désir d'enfant. Il n'empêche, des mères porteuses proposent déjà leurs services sur eBay. Comble du paradoxe, la révision en cours de la loi de bioéthique est l'occasion d'une campagne réclamant, au nom du féminisme, l'assouplissement de l'interdit pesant sur l'instrumentalisation du ventre féminin . (2)

      Se rendent-ils compte, ces apprentis sorciers, des ravages irréversibles que leur revendication «de confort» exerce sur la certaine idée que, pour ne pas sombrer dans le nihilisme, chaque individu doit sauvegarder de lui-même ? On se féliciterait de ce qu'une exposition commerciale exhibant des cadavres importés de Chine, et rendus quasi vivants par un procédé de «plastination», vienne d'être interdite à Paris, si ce jugement n'invoquait une mauvaise raison : l'origine douteuse des cadavres.
      La seule raison acceptable qu'il suffisait d'invoquer figure, en termes lapidaires, dans l'article 16-1.1 du code civil : «Le respect dû au corps humain ne cesse pas avec la mort.»
***

(1) Bernard Edelman, Ni chose ni personne, Hermann.
(2) A la courageuse exception de Sylviane Agacinski, Corps en miettes, Flammarion.

*paru dans le Figaro-Magazine du 3 mai 2009

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