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Le billet de la semaine
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La colère des légions
25/06/2008
      Tout jeune, j’avais entendu le reproche fait, après 1940, au Général Gamelin d’avoir cautionné la mollesse de notre politique de défense face à Hitler. J’avais aussi retenu la leçon : « Quand un militaire n’est pas d’accord, il ferme sa g… ou il claque la porte ! »
       Devenu chef d’état major de l’armée de terre, j’ai choisi de démissionner en mars 1983 pour marquer mon opposition à la Loi de Programmation concernant mon armée…

       Je ne suis plus aujourd’hui que l’observateur, souvent attristé, de l’actualité. Elle m’apprend qu’un groupe d’officiers généraux vient d’exprimer publiquement ses réserves, non pas au contenu du Livre Blanc sur la Défense, mais aux mesures de déflation et de réorganisation qu’il prépare et entend justifier. Je lis aussi (sans surprise…) que les Hautes Autorités de l’Etat sont très choquées de leur prise de position inhabituelle.

      Sans vouloir ajouter à la polémique, je remarque d’abord que ce sont des directives officielles récentes qui encouragent dorénavant les militaires à s’exprimer sur les sujets qui les concernent. (Peut-être les rédacteurs s’attendaient-il à ce qu’ils n’osent donner leur point de vue que sur des broutilles, comme la couleur du béret ou le prix des repas au mess !...)
      Cette volonté affichée d’ouverture a été quelque peu contredite, me dit-on, par une participation trop limitée des soldats à la rédaction du Livre Blanc. Le Pouvoir politique s’exposait dès lors à des réactions exprimées (je le déplore) de façon anonyme. Elles étaient d’autant plus prévisibles qu’elles portaient non pas sur les attendus politico stratégiques, techniques et économiques (le plus souvent fondés, selon moi) que contient le Livre Blanc mais sur la réduction des moyens des armées qu’il annonce alors que leurs missions restent, me semble-t-il, inchangées, voire accrues. Du Livre, mes jeunes camarades paraissent avoir retenu surtout la conclusion implicite: « On ne peut pas vous donner plus. Adaptez-vous ! Débrouillez-vous pour faire aussi bien avec moins ! »
       Ce langage, je n’avais pas pu l’accepter. Je comprends donc leur mécontentement.
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       La manifestation de centaines de gendarmes en uniforme organisée, il y a deux ou trois ans, à Paris, à l’insu de la hiérarchie, représentait déjà un signe avant - coureur des réactions possibles de la grande muette Elle m’avait paru d’autant plus inquiétante que la Gendarmerie est réputée pour son loyalisme mais que ses personnels sont extrêmement sollicités… tout comme ceux de l’armée de terre actuelle qui fonctionne, selon le mot de son chef, « à flux très tendu » …
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      Les hommes politiques de l’Ancienne Rome recommandaient aux Empereurs de se méfier de la colère des Légions… Nous n’en sommes pas là en France et je connais assez l’armée pour affirmer que ses cadres restent loyaux et disciplinés. Comme moi, ils admettent comme un dogme la primauté du pouvoir civil : arma cedant togae… Ils en donnent d’ailleurs chaque jour la preuve en partant tous les 4 mois en OPEX et ailleurs...
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      Ce que je crains cependant, c’est qu’à force de compressions et de bricolages reposant davantage sur des impératifs financiers que sur des critères opérationnels, on en arrive à démotiver les jeunes cadres. J’en rencontre souvent ; ils font mon admiration par leur disponibilité, leur ouverture d’esprit et leur désir de servir la France.
      Depuis longtemps, j’ai alerté les responsables sur le danger de transformer nos meilleures unités en «tigres de papier», à force de les engager, notamment sous le casque bleu, en interposition, c'est-à-dire en observateurs impuissants des combats des autres.
       Il ne faudrait pas ajouter à ce risque celui d’écoeurer les meilleurs. Ils ne se satisferont pas longtemps d’entendre parler d’une armée plus resserrée, plus mobile et mieux équipée, selon le discours officiel qui masque mal la réalité budgétaire. Soit ils s’en iront, soit ils resteront pour la gamelle mais perdront leur âme… C’est là ma crainte de grand ancien.
Jean Delaunay


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