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Le billet de la semaine
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Ouvéa
18/06/2008
Extraits d'une lettre adressée le 13 mai 2008 par Général Picard à Madame Drevillon, autour du documentaire "Grotte d'Ouvéa, autopsie d'un massacre" diffusé le 8 mai dans l'émission "Infrarouge" sur la chaîne publique France 2.

Madame,

J'ai regardé le documentaire « Grotte d'Ouvéa : autopsie d'un massacre. » Ce film est pitoyable tant la description de ce drame est a sens unique. Cela ne serait pas bien grave si vous n'assassiniez pas la vérité par des découpages et des juxtapositions de témoignages pour le moins orientés, voire malhonnêtes. C'est un chef d'ouvre de manipulation, et cela rappelle une autre époque et des méthodes que l'on pouvait croire révolues.

Votre manque d'impartialité, votre mauvaise foi, dans le traitement de l'information est patent. Vous faites ouvre de militante : la vérité ne vous intéresse pas, et tout ce qui n'est pas dans votre schéma de pensée est occulté. Vous jouez avec les événements et travestissez insidieusement -beaucoup par omission- les faits tels qu'ils se sont passés.

Je m'explique. Le parti pris qui est le vôtre se trouve déjà dans le titre : «Grotte d'Ouvéa.», ce qui exclut à priori le meurtre des quatre gendarmes à Fayaoué le 22 avril. Ces morts-là ne sont pas les vôtres, pas plus qu'ils n'ont été ceux de la Ligue des droits de l'homme, et notamment de Maître Tubiana, la vedette incontestée de votre film, lui qui n'était pas à Ouvéa.

Prenons quelques exemples - cette liste est loin d'être exhaustive - de votre partialité et du manque d'équité dans le traitement de l'information.

1 - Vous citez simplement, sans émotion particulière, le meurtre de sang froid des quatre gendarmes, le 22 avril, mais vous vous indignez de quelques maltraitances - condamnables, je vous l'accorde - qui n'ont laissé aucune trace sur le corps des victimes.

2 - Vous laissez complaisamment les ravisseurs décrire la mort suspecte de leurs camarades, mais vous omettez le témoignage -enregistré- de mon arrivée à Ouvéa, où je découvre les gendarmes victimes de l'attaque de la brigade. Je ne reconnais ni les morts, ni les deux blessés que je connais pourtant bien : le lieutenant Florentin et l'adjudant-chef Moulié. Ils n'ont pas été « découpés » à la machette (encore que la question se pose pour l'officier), mais ils sont méconnaissables. L'équité dans le traitement de l'information imposait le parallèle dans votre reportage.

3 - Vous parlez d'exécutions sommaires de plusieurs ravisseurs, mais vous oubliez de dire que le gendarme Leroy est abattu après s'être rendu (je vous ai donné copie de la procédure judiciaire), que Moulié et Zawadzki sont assassinés dans le dos alors qu'ils sont désarmés et ne présentent aucun danger pour les ravisseurs, et, enfin, que Dujardin, déjà grièvement blessé, est achevé par un indépendantiste.
Si ce n'est pas de la manipulation par omission, cela y ressemble étrangement.

4 - Vous laissez dire à un ravisseur que monsieur Pons, qui vient pour la première fois à Gossanah, regarde sans réagir les militaires et les gendarmes «torturer» des habitants de la tribu. Comment une journaliste d'investigation, qui est censée vérifier ses sources, peut entendre cela sans émettre le moindre doute ? En somme, dans votre raisonnement ce qu'avancent les agresseurs des gendarmes est forcément vrai, et ce qu'affirment leurs victimes sujet à caution.

Je vous rappelle que la Ligue des droits de l'homme - que l'on ne peut soupçonner de sympathie pour les forces de l'ordre - écrit dans «Enquête sur Ouvéa !»: «La Commission constate. que la plupart des faits signalés ne peuvent être qualifiés de 'torture' mais simplement de 'sévices', inadmissibles au demeurant.» Inadmissibles, et là je suis d'accord avec la LDH, mais, suite à l'intervention du lieutenant-colonel Benson et du capitaine Legorjus, les maltraitances effectivement constatées par ces deux officiers ont cessé depuis vingt-quatre heures lorsque le Ministre arrive dans la tribu. Dans ces conditions comment Bernard Pons aurait-il pu assister à des scènes de «tortures» ?
       J'étais présent lorsque le Ministre est arrivé, et je récuse vos affirmations.

5 - Vous atteignez des sommets dans la malhonnêteté lorsque, au sujet d'Alphonse Dianou, vous dites : «.à en croire Alain Picard, Dianou serait mort de sa blessure à la jambe. L'officier oublie de préciser l'état dans lequel il est arrivé à destination. » A supposé que je vous ai dit cela -et cela reste à prouver-, ce n'est pas loyal de votre part : vous le savez parfaitement, je ne suis pas à Ouloup, mais toujours à Saint-Joseph lorsque j'apprends le décès de Dianou. je ne peux ni dire qu'il est mort de sa blessure à la jambe (je ne suis pas médecin), ni dans quel état il est arrivé à destination. Je note également, car cela aurait contredit votre thèse, que vous supprimez de mon témoignage ce que je dis devant témoin et les ravisseurs au capitaine Belhaj en lui remettant Dianou : «Mon capitaine, c'est Dianou, ce n'est pas notre intérêt qu'il meure.»
       En occultant ces mots dans votre reportage, vous dénaturez les faits, vous truquez le reportage. C'est ce que l'on appelle de la manipulation. ...

J'ai essayé d'arranger les choses jusqu'au dernier moment. Mais cela ne vous intéressait pas, comme ne vous intéressait pas l'arrestation en douceur, et sans arme, des ravisseurs des tribus de Mouli et Lékine (vous avez refusé de m'interroger sur cet épisode). Il aurait fallu mettre «un bon point» aux gendarmes, et cela aurait fait tache dans votre démonstration à charge, uniquement à charge.
       Le mouvement indépendantiste est passé, chez vous, du statut d'agresseur à celui de victime. C'est l'histoire que vous assassinez !

6 - Sur la photographie des ravisseurs allongés à Saint-Joseph, vous faites le commentaire suivant : «Parmi ces hommes se trouvent les assassins de Wenceslas Lavelloi et Waina Amossa.»
Admettons ! Il y a aussi, et vous le saviez parfaitement, près d'Alphonse Dianou, son frère Hilaire, assassin de deux gendarmes dans la brigade. Pourquoi ne pas le mentionner également ?
      C'est cela l'équité ? Mémoire étrangement sélective de madame Elisabeth Drevillon.

7 - « Enfin », si je puis dire, (car je ne prends que quelques exemples parmi tant de commentaires tendancieux), au sujet des cadavres ramenés à Ouloup, vous faites le commentaire suivant : «même morts, les ravisseurs n'ont droit à aucune considération.» Il me semblait vous avoir expliqué pourquoi les corps avaient été mis dans un filet sous un hélicoptère : il ne s'agissait pas de malveillance, mais il fallait les rapatrier avant la tombée de la nuit, et elle tombe vite sous les tropiques. On ne pouvait pas laisser les cadavres de ces hommes ainsi autour de la grotte. Pourquoi, et en connaissance de cause, vous faut-il toujours travestir la réalité ?
      Je vous encourage à lire mon livre «Ouvéa, quelle vérité ?» que je dédie à toutes les victimes -je ne sélectionne pas les morts comme vous- vous y apprendrez bien des choses. Ce livre est plus proche de la vérité que votre documentaire. Il est également écrit dans l'esprit de réconciliation qui a prévalu entre la gendarmerie (et plus particulièrement le Comité du 22 avril à la mémoire des gendarmes d'Ouvéa) et la tribu de Gossanah en 1998 et 2008, et en 2004 entre les clans Wéa, Tjibaou et iwéné.

Vous, vous faites un pamphlet d'une rare malhonnêteté en occultant les faits qui gênent votre parti pris idéologique. Bien sûr, cela vous vaudra les applaudissements et les félicitations des « biens pensants.» Mais au prix de quelles compromissions avec la vérité ? Quelle éthique ! ....
Être une journaliste engagée, soit ! Mais alors, ne faut-il pas donner de leçon de morale. Je vous en prie, c'est trop facile.

Puis-je vous rappeler, Madame, le texte fondateur du syndicat national des journalistes de 1918 : «Un journaliste digne de ce nom tient la calomnie, les accusations sans preuve, l'altération des documents, la désinformation des faits, le mensonge, pour les plus grandes fautes professionnelles.»

C'était un autre temps, il est vrai. Ce n'était pas le vôtre.
... Je vous prie d'agréer, Madame, l'expression de mes salutations distinguées.

Alain Picard

Cette lettre est adressée en copie au président de France Télévision et aux responsables de France 2. Le service public ne doit pas être au service d'une idéologie.

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